Poivre et Sel

Dans No 07 - Septembre 2011. par

Histoire de peur !

Lorsqu’elle sert à dicter une attitude juste, la peur ne dure pas.
Cicéron

Dimanche dernier, dans un excellent reportage sur les événements du 11 septembre 2001, Céline Galipeau disait : tout le monde se souvient où il était quand les tours du World Trade Center ont subi des attaques terroristes. Moi, j’étais au bureau de Venise. Quelque chose s’était cassé dans ma comptabilité agricole et je m’étais essayé à réparer moi-même, une opération difficile. Comme à cette époque, je produisais des herbes fines, pour un marché difficile, il n’était pas normal que les revenus excèdent de trop les dépenses ! Pour les vérificateurs de l’État, je devais juste faire la preuve que mon entreprise ne présente qu’un espoir raisonnable de profit ! Venise et moi travaillions dur quand Jean-Jacques surgit dans le bureau et tout en panique, annonça : la guerre a éclaté aux États-Unis. Stop ! Je plie mes cahiers, ramasse mes papiers et je file chez moi pour voir à la télévision l’attaque de la deuxième tour par un avion terroriste. Quelle horreur !

Oui, tout le monde en âge d’avoir été témoin de ce drame se souvient où il était au moment de cette catastrophe. Mais, si à l’instar de Céline, je pose la question : où étiez-vous le 12 mai 19421 quand le S.S. Nicoya fut torpillé par un U-Boot2 allemand au large de L’Anse-à-Valleau ou dans le voisinage de Cloridorme3 ? La mémoire de plusieurs va déclarer forfait. Mais, cette tragédie est encore bien présente dans l’imaginaire de Valère. Oui, Valère s’en souvient et il se souvient aussi de la peur que l’événement avait provoquée. C’était la guerre. La Bataille du St-Laurent commençait. « La guerre que nous avons menée de loin jusqu’à présent, vient nous relancer jusque chez nous », titrait le 15 mai 1942, La Voix de la Vallée d’Amqui 4 . C’était environ trois mois avant le débarquement de Dieppe où eut lieu un véritable massacre des nôtres. Les manuels d’histoire de mon temps, m’ont rapporté que la dernière guerre mondiale eut lieu en Europe. Une guerre de l’Allemagne contre la France, l’Angleterre et la Russie. Comme les moutons des Monts Cheviot, aux confins de l’Angleterre et de l’Écosse ne réussissaient pas à nourrir tous les Anglais, le roi Georges VI et Churchill avaient décidé de mettre à contribution leur fief canadien pour les approvisionner et le S.S. Nicoya transportait ce jour-là, 2 000 lb de bacon . Le roi et le premier ministre anglais raffolaient du porc canadien. Mackenzie King qui fit passer la loi de la conscription permettait le transfert de toutes sortes de « bacons » à l’Angleterre, nous laissant avec les carnets de rationnement et la graisse de panne des cochons.

Comme les communications dans le temps étaient pratiquement inexistantes (un rare poste de télégraphe existait ici et là), les gens de L’Anse-à-Valleau s’étaient rendus à Cloridorme pour annoncer la nouvelle. Puis, les gens de Cloridorme, diligents, avaient rapporté la nouvelle aux gens de Petite-Vallée qui eux-mêmes l’avaient relayée aux gens de Grande-Vallée.   Et d’un village à l’autre, la tragédie avait pris de l’ampleur ! Mais la sœur de Valère, Georgette suivait les actualités transmises par le journal Le Soleil et elle prêtait aussi une oreille attentive à ce que la radio transmettait. Elle avait rétabli les faits du naufrage du S.S. Nicoya après avoir écouté le compte-rendu officiel de l’événement à travers les bip, bip, biiiiiiiiiiiiip, bip des émetteurs de la radio marine. Georgette était une cartésienne qui faisait fi des ragots pour s’en tenir aux données factuelles. Non, il n’y avait pas eu cent morts dans le torpillage du S.S. Nicoya mais six 6 . Rassuré Valère ? Pas sûr ! Le S.S. Nicoya fut le premier navire coulé par les nazis dans les eaux canadiennes. Pour la première fois depuis 1812, le Canada venait de subir une attaque ennemie en ce 12 mai 1942 7 . Mais, la Gaspésie n’en avait pas terminé avec les nazis. Hitler avait décidé de transporter au Canada, la guerre qu’il menait contre Churchill et ses Anglais. Le premier ministre Makenzie King n’ayant pas prévu ce stratagème allemand, c’était donc toute la péninsule gaspésienne qui était menacée et sans défense. Le détroit de Belle-Iles entre Terre-Neuve et le Labrador était un passage obligé pour les navires ravitaillant l’Angleterre et les sous-marins allemands en profitaient pour pénétrer dans le golfe et l’Estuaire du S-Laurent. Ainsi, le 20 juillet 1942, à 13 h 39 à quelque 20 km du Cap Madeleine, près de Grande-Vallée, le U-boot 132 attaqua et torpilla le Fredika Lensen8.

Et la peur gagna toute la population.

La peur est une émotion qui ne se soigne pas par des chiffres. La peur amène l’inquiétude, l’anxiété, la terreur, la panique et la crainte entre autres. Et vous donne l’envie de fuir. La famille de Valère demeurait au noroît, près de la mer, tout juste en avant de la maison d’Yvon et de Louiselle. La baie de Grande-Vallée qui autrefois servait de refuge lors de tempêtes, aux navires sillonnant le St-Laurent, était devenue le théâtre où le drame de L’Anse-à-Valleau venait de se reproduire. Valère n’avait que cinq ans. Et les paroles, les chuchotements qu’il entendait le terrorisaient lorsqu’il se retrouvait tout seul. Son père Odilon, pêcheur endurci, pièce d’homme bâti comme arbre, à l’épreuve de toutes les attaques ne s’en faisait pas outre mesure et il semblait dire à ceux qui avait peur : regardez-moi et faites comme moi, n’ayez pas peur. Rien de rassurant pour un enfant.

La mère de Valère, Anne-Marie, tout à l’opposé de son mari, était une femme douce, attentive, à l’écoute de ses enfants et prête à trouver les paroles qui apaisent, réconfortent. Elle était une fervente catholique et ses polices d’assurance étaient la divine Providence et ses voisins. Au dire de son fils, Anne-Marie c’était la Coco Chanel du village. Et les jolies filles de monsieur Yvon Chicoine portaient fièrement du Coco Chanel Anne-Marie.

Le 20 juillet 1942, dès la barre du jour, Madame Mélanie sortait une fournée de bon pain doré. Son mari, monsieur Béber avait emprunté son petit sentier qui le menait à sa barge rejoignant ses compagnons pêcheurs et, l’un après l’autre ils avaient pris le large pour la pêche à la morue. Depuis le mois de mai, les pêcheurs ne demeuraient pas longtemps en mer. Leur regard se portait vers l’horizon, puis vers les montagnes entre chaque prise de poissons. Et vers sept ou huit heures, ils levaient l’ancre et rentraient. Ce jour-là, la mer était en huile sous un soleil de feu. Rien ne laissait présager une catastrophe. Ils ont apprêté leurs poissons et sont partis pour la maison laissant leur barge se balancer mollement dans le petit hâvre à l’embouchure de la rivière. C’est dans le début de l’après-midi que le drame s’est produit.

Le Frédérika Lensen un navire de la marine marchande anglaise descendait le fleuve escorté par trois navires de la marine canadienne. Le U-boot 132 naviguant au périscope a pénétré dans le cortège et a lancé deux bombes. L’une d’elles a frappé le Frédérika tuant quatre marins. L’autre bombe dort vivante, au fond de la mer dans le voisinage de Grande-Vallée.

Un dur coup pour l’équipage, mais aussi un dur coup pour les gens. Le Fréderika Lensen n’a pas coulé. Il est parti à la dérive sous le regard de toute une population en panique sur la plage. Sauf Georges, Odelie et Florida qui de leur fenêtre en tirant le rideau, observaient la scène morts de peur. Monsieur Amable devenu hystérique se promenait parmi la foule en disant : les Allemands sont des traîtres, les Allemands sont des traîtes, les Allemands sont des traîtres ! Plusieurs gens de Madeleine, de Cloridorme et de Petite-Vallée pris du même désarroi sont venus se joindre à la foule. Le jeune Elzéar (Tic-Zior) lui ne voulait pas le croire: spa vrai, spa vrai, sass peut pas, sass peut pas ! Pas chez nous. Sass peut pas !   Des enfants lançaient des pierres aux cormorans qui se foutaient bien de ce qui se passait dans la baie de Grande-Vallée. Valère restait accroché aux jupes de sa mère qui tremblait comme une feuille d’automne en récitant des prières. Même monsieur Odilon, si fort, si brave fumait sa pipe, en claquant des dents !   Des avions partis de Mont-Joli survolaient la mer à une altitude de quarante ou cinquante pieds. Le U-boot 132 avait peut-être d’autres cibles. En fin de journée la corvette Assiniboine 9 a remorqué l’épave du Frédérika Lensen dans la baie de Grande-Vallée où après avoir tenu l’eau pendant quelque temps, il a cassé en deux et a pris le fond. Des bateaux se sont croisé toute la soirée, éclairant la baie, le large, le village les montagnes de leurs puissants phares. L’heure n’était plus au couvre-feu. Là-haut dans le ciel, Mars, le dieu de la guerre gérait ses pions à travers le monde : le Japon, la France, l’Allemagne, l’Italie, les États-Unis, l’Angleterre, la Russie étaient en guerre, la guerre mondiale. Plus tard quand nous avons regagné l’école, pour 25 cents nous faisions monter des petits Chinois au ciel parce que les Chinois s’étaient rangés du côté des alliés durant ce deuxième conflit survenu au 20e siècle 10.

Des mesures de guerre avaient été prises : obscurcissement des lumières des maisons, des camions et des automobiles. On peinturait la moitié des phares. C’était le couvre-feu. Loin de l’Allemagne, loin de la France ! Sass peut pas répétait Tic-Zior. La vache à Georges avait été tuée par le camion de Museau (Romuald Pelletier )parce que Georges ne lui avait pas peinturé les yeux ! Maudit tapetum lucidum 11! Les yeux de la vache avaient aveuglé le conducteur ! Le 8 septembre, le U-boot 517 a lancé sa dernière torpille contre un navire chargé de bois au large de St-Yvon. Le commandant Hartwig pressé de retourner à sa base a manqué son coup. Le bateau a vu venir la torpille et a dévié de sa course, laissant la torpille aller se fracasser contre le cap de St-Yvon. Les gens croyant apercevoir un immense poisson sont accourus sur le plein, fusil en main. Ce sont les cris répétés du navire ayant échappé à la torpille qui firent rebrousser chemin aux chasseurs de gros poissons de fer. « L’explosion est d’une telle intensité qu’elle a fait voler en éclat les vitres de plusieurs maisons du village, et la détonation se fit entendre à des kilomètres à la ronde. Jamais la guerre n’a touché la population civile québécoise de si près. » 12

Laissés à leurs inquiétudes depuis le début de la guerre, sans aucune mesure de protection, la peur s’était installée chez les Gaspésiens et par la voix de leur député, monsieur Sasseville Roy, ils réclamaient l’intervention d’Ottawa et de l’armée. « La défense des côtes canadiennes ne préoccupe vraiment que lorsqu’en 1942, plusieurs navires sont l’objet d’attaques de la part de sous-marins dans les eaux de l’estuaire et du golfe du St-Laurent.13 »  En décembre 1942, un total de 23 navires ont été torpillés et 22 envoyés par le fond. À la fin de l’année 1942, une armée de réserve a été constituée. À Grande-Vallée, en moins de 24 heures, le colonel Joseph Pineault a recruté 105 hommes, dont le maire, monsieur Wilfrid Fournier, qui pour donner l’exemple a été le premier réserviste. Ces hommes ont été habillés en soldat et armés de carabine. On peut encore voir sur le Cap Barré à l’ouest du village les vestiges du poste d’observation. Cela fait partie de notre patrimoine et cela mériterait d’être mis en valeur.

Ce qui rassurait pour un temps, le jeune Valère c’était lorsque monsieur Odilon sortait son violon et jouait l’air « sous les ponts de Paris » pendant que Tic-Zior chantait :

Combattons le tyran

Cet orgueil de Satan

Il veut dominer l’univers entier

Hitler faut l’écraser.

Valère rapporte que les fêtes du centenaire de Grande-Vallée qui devaient avoir lieu au cours de l’été 1942, ont été  reportées en 1943.

-Tu as encore peur Valère ?

-Non qu’il a répondu. Mais, je n’ai pas oublié. Avant de faire la guerre, les  grands de ce monde devraient penser à l’imaginaire des enfants ! Car la peur est soluble dans les gènes d’enfants.

Valère était ému !

« Lorsqu’elle sert à dicter une attitude juste, la peur ne dure pas » !

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1- Fallu, Jean-Marie, Le Québec et la guerre 1860-1954, publications du Québec, 2003.
2- U-Boot est une abréviation d’Unterseeboot qui signifie sous-marin en allemand. Wilkipédia.
3- Alexandrine Beaudoin, Les torpilles allemandes sèment la terreur en Gaspésie, magasine Gaspésie, 1986.
4- Fallu, op. cit.
5 -Flickr.com
6 -Fallu, op. cit.
7 -U-boats against Canada, German Submarines in Canadian Waters, Michael L. Haddly, 1985.
8 -Antonio Lechasseur, La défense des côtes gaspésiennes durant la seconde guerre mondiale, magasine Gaspésie, 1985.
9 -Détail rapporté par monsieur Gabriel Richard, dans les années 1980.
10- peopledayly.com.cn
11- Juste derrière la rétine se trouve une membrane de couleur jaune verdâtre, scientifiquement appelée «tapetum lucidum» et constitué plusieurs couches de cellules spéciales réfléchissant la lumière. C’est le reflet vert ou doré renvoyé par cette membrane que l’on voit briller la nuit dans l’œil de la plupart des mammifères. Oldiblog.com
12 – Fallu, J.M. Op. cit.
13- Magasine Gaspésie, La défense des côtes gaspésiennes, 1985.

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