Poivre et Sel

Dans No 03 - Avril-Mai 2011. par

Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait.  Mark Twain.

Les opiniâtres1

Ce coin de pays au sud de Grande-Vallée, fut colonisé entre autres par des Minville, des Gagné et des Richard à la fin des années 1930. Comme le dit le chanteur Desjardins, s’appeler Richard dans le temps de la crise de 29, ça ne pouvait pas faire tort. Six enfants de Thomas Gagné ont quitté leur barge pour devenir des colons à la charrue, sur une terre de harts rouges, de frênes et des maringouins. De nos jours, on parlerait de pollution par la race. Les Gagné étaient tous des gagnants. Aujourd’hui, conformément aux libertés que l’on prend avec notre langue, on dirait qu’ils étaient des winners. J’envie leur force, leur courage, leur audace et leur quête de liberté. Depuis, ils ont tous quitté leur colonie pour cause de fatigue ou de vieillesse. Ils méritaient du repos. Mais, ironie du sort, la maison de Johnny fut rachetée par un Gagnon. Et dans la colonie, quand on s’appelle Gagnon, ça peut aller jusqu’au million! L’histoire n’est pas terminée! Quand un coin de terre est humanisé, il laisse des traces indélébiles.

L’oncle Johnny possédait une santé de fer, une volonté de fer, des nerfs d’acier et un cœur d’or. Métalliquement construit, quoi! De quoi brouiller le champ magnétique de la terre et fausser les indications de la boussole, vieille invention chinoise. L’oncle possédait tout ce qui est nécessaire pour transformer une forêt en garde-manger. Et un Gagné, en gagnant! Il avait suivi Frédéric LeChasseur en route lui aussi vers ce que tous deux croyaient être l’Eldorado!

Frédéric LeChasseur, petit, mais imposant à cause de son totem de l’ours vaillant, avait attelé son gros chien noir à un tombereau chargé du strict nécessaire pour habiter une petite maison de bois rond, dans la colonie, à quelque trois kilomètres de la mer. Il était tôt le matin. C’était même à l’aube, car Frédéric LeChasseur craignait la noirceur. C’est pourquoi il se couchait tôt et se levait tôt. N’ayant fréquenté l’école qu’une demi-journée, il avait retenu que le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt.

Un soleil rouge et catholique s’était levé sur une mer en huile. Hormis les temps d’élections, tout le monde dans la paroisse était rouge et catholique. Exceptionnellement,  il y avait un athée. Il faut dire que dans le temps, 99,9 % des gens pratiquaient leur religion. Une bonne vieille religion en latin que seul le curé Bujold comprenait. Le pauvre petit 0,01% qui ne pratiquait pas, c’était Batoche. Personne n’a jamais su son vrai nom ni d’où il venait. Il était arrivé un soir d’automne chez grand-père Côté. Il faisait grande froidure. Grand-père lui avait donné asile. Batoche ne parlait pas, ne chantait pas, ne priait pas. Mes grands-parents ne s’en formalisaient pas. Mais, parce que Batoche lisait la Bible, le curé Bujold l’avait exclu de l’église. Dans le temps, seuls les protestants pouvaient lire la bible. Et quand Batoche est mort, le curé a refusé de l’enterrer dans le cimetière catholique parce qu’il n’allait pas à la messe! Allez comprendre le côté catholique des choses.

Le matin où l’oncle Johnny quitta l’Anse à Mercier, les vagues qui faisaient valser des moutons blancs du printemps, s’étaient transformées en nappe de satin. En ce lendemain de la fête du Canada, la journée s’annonçait chaude et rouge. En dépit du ciel bleu d’un « cheuf provincial ». Johnny, les siens, Frédéric LeChasseur et sa femme quittaient le village pour aller occuper chacun le lot boisé octroyé par Maurice Duplessis lui-même. La femme de Frédéric LeChasseur sur le point d’accoucher, l’accompagnait tantôt assise sur la ridelle de la charrette, tantôt marchant à côté de son Frédéric. Et le chien faisait aller sa queue de gauche à droite comme pour essuyer un pare-brise imaginaire. La difficulté pour le chien était de pisser à l’intérieur de ses brancards. Il fallait lever la patte arrière droite. Et les maudits brancards empêchaient les uretères du chien de déclencher leur trop-plein. Le chien ralentissait la marche et Frédéric LeChasseur connaissant le langage tant verbal que non verbal des animaux avait compris l’envie de son chien.  Alors, il le dételait et ce dernier de se soulager sur le côté de la route. Le chien flairait-il une perdrix, un lièvre ou un renard, Frédéric LeChasseur le ramenait à l’ordre.

– OK, bon chien, une fois rendu à la maison, tu auras ta part du ragoût de « portipic »!

En cet été 1938, la route de la colonie était belle, rassurante lorsque les ours se tenaient dans leur territoire. Oui, la route flirtant avec la rivière invitait à la marche, autant les hommes que les chiens! Elle avait été tracée par les paléoindiens qui suite à la fonte des glaciers, 6000 ou 5000 ans avant Jésus-Christ2 avaient occupé le territoire.  La crise de 29 laissait de brûlantes et persistantes traces de son lent passage dans la Grande-Vallée comme dans tous les ailleurs de l’Amérique et de l’Europe. Et l’oncle Johnny et sa famille avaient dépassé Frédéric LeChasseur pour s’établir trois kilomètres plus loin.

Mon oncle Johnny (tout le monde disait mon oncle Johnny) avait obtenu un four à charbon des « largesses » du « cheuf ».  Duplessis voyait dans « sa colonie », le moyen le plus efficace pour « dérougir » la Grande-Vallée!

À force de bras et avec l’aide d’un cheval, Johnny et ses deux fils ont d’abord fait reculer leur forêt. Une partie du bois qu’ils coupaient servait au chauffage de la maison et l’autre partie était destinée aux pâtes et papier. Johnny était un opiniâtre plein d’énergie et d’ambition. Qualités qu’il avait transmises à ses fils. Un front haut, plein de rides rigides comme du métal plié, reflétait les traits d’un Titan.

En ce matin, Johnny et ses fils, Gérald et Luc âgés respectivement de treize et quatorze ans, préparent le four à charbon. Avec l’aide de monsieur Louison, l’autodidacte, ils vont faire leur première production de charbon de bois. Et pourquoi pas? Le four c’est une immense structure de fonte et de briques, assise sur un socle de béton pouvant recevoir jusqu’à une douzaine de cordes de bois. Le bois franc : bouleau, merisier et frêne, débité en bûches s’empile bien sec dans le four. On y met le feu puis des trappes bien ajustées laissent entrer l’air de façon bien réduite. Le bois doit brûler en l’absence d’oxygène ou presque. Louison a dit que la chaleur du four ne doit pas dépasser les trois 350 degrés Celsius (662 degrés Fahrenheit). Autrement, on n’obtient que de la cendre, car tout le bois se consume. Monsieur Louison s’y connait en matière de chimie du charbon. Il en utilise des quantités importantes dans sa forge. Monsieur Louison sait la configuration électronique de l’atome du carbone : un noyau central comportant des protons et des neutrons autour duquel gravitent des électrons répartis en deux couches périphériques ou orbites. C’est à peu près comme un système solaire dit-il. Mais, en très petit. Ce qui laisse Johnny pantois et médusé par tant de science. Mais, ce qui importe à Johnny, c’est que les colons des alentours approvisionnent son four pour qu’au bout de quelques jours il puisse faire une récolte de charbon propre à la vente.

-Tu utilises du frêne lance Louison. C’est de valeur!

-Il vient de la frênaie à Jos rétorque Johnny.

-Du bois noble dit Louison. Qui sert à fabriquer des meubles de grands prix.

-Noble tant que tu voudras Louison, dit Johnny. On ne fait pas de charbon de bois avec du cèdre, du mélèze, du sapin pis de l’épinette. Il faut du bois franc. Et là, tout près, il y a du frêne.

Ce matin monsieur Antoine le camionneur est arrêté voir ce qui se passe chez Johnny.

-Êtes-vous en  train de bâtir le purgatoire du curé, bout d’viarge ?

Le curé, c’est Bujold. Et ses sermons tournent autour de l’enfer et du purgatoire.  Ses paroissiens le craignent et lui reconnaissent des dons de thaumaturge, pour le meilleur et pour le prix! Pour ceux qui ne sont pas de son avis, vaut mieux se fermer la trappe.

-Non, on construit un four à charbon, répond Johnny.

-Vous allez faire quoi avec ça, demande monsieur Antoine?

-On va aller vendre ça aux gens du village.

-Pis on va devenir riche réplique Gérald.

-Créer de l’industrie reprend Luc. Ça va être le progrès.

-Mais « ousquiont » pris ça s’exclame monsieur Antoine. Y sont pas sortis de l’école pis y parlent déjà comme des livres.

-C’est la faute à Esdras, se gausse Johnny.

-Ben, ben, il  manquait plus que ça, s’exclame le camionneur en soulevant sa calotte tachée d’huile et de sueurs.

– Du charbon, de l’argent pis de l’industrie!

Bonne chance les gars dit-il en retournant à son camion!

– Une dure journée m’attend câliss. Pis si vous trouvez l’industrie, vous l’enverrez refaire le chemin des Portes de l’enfer.3  Chargé de billots, c’est pas passable en truck.

-Icitt, notre problème dit Johnny, c’est que le monde travaille chacun pour soi. Esdras avait dit qu’on devait apprendre à coopérer pour créer l’avenir.

-Pis le présent, lui s’inquiète Louison?

-Apprendre à travailler ensemble, si t’as pas été à l’école, il faut des siècles pour comprendre ça, pis passer à l’action répond Johnny.

– T’as ben raison dit Louison. On est trop ignorant. C’est chacun pour soi et au plus fort la poche.

Ah, Louison n’était pas « astineux ».

-OK, Johnny, vas-y, chauffe avec du frêne. Si un jour les générations à venir en veulent, elles en planteront.

Monsieur Louison qui connait l’histoire d’Éphaïstos à cause de son métier de forgeron raconte que dans la mythologie grecque le frêne était né des éclaboussures de sang tombées sur le sol quand Cronos avait coupé les parties génitales de son père Ouranos. Et Louison de continuer : plus tard, le grand Zeus maître de l’univers, a fait naître du frêne, une sorte d’humains particulièrement violents qui ont passé leur temps à se battre entre eux et à se détruire.4  Louison raconte la Légende des Nymphes des frênes. Une encyclopédie ce Louison! Et il reconnait dans les comportements de ses concitoyens les mêmes atavismes qui affectaient les descendants des frênes du grand Zeus.

 -Le monde n’a pas changé beaucoup dit-il.

-En tout cas pas notre monde, ajouta Johnny!

– Oui dit Louison, on vit comme au temps des chasseurs-cueilleurs.

-Tu dois enlever les pièces de pins. Il faut du bois franc, rappelle Louison. Tant pis pour le frêne!

Mais, Johnny inquiet de sa production de charbon et tanné du discours de Louison, lui qui ne sacre jamais, échappe en sourdine, un impatient « baptême ». Et, ça lui fait du bien. Une espèce de « motton de misère » qu’il avait sur le cœur vient de passer!

Si mon oncle Johnny et ses fils ont fait fortune, ils ont été bien discrets. Personnellement, j’admire encore leur esprit d’entreprise. Et je me dis que pour occuper ce même territoire encore longtemps, il faut le penser autrement.  Nous avons besoin de marchands de temps, compte tenu de l’urgence d’agir en harmonie avec les lois de la nature. Le temps étant une ressource précieuse et non renouvelable, ce temps dis-je, dilue toute couleur, qu’elle soit rouge ou bleue. Il appartient aux hommes de composer avec les humeurs de la verte espérance dans le tissu du temps!

Même au lendemain des dernières élections! Et même en dépit du « cheuf »!

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1-
Titre emprunté à Léopold Desrosiers, écrivain, 1941
2- Benmouyal, J., 1987. Cité dans «Projet de Paysage  humanisé de l’Estran, juillet 2006.
3- Lieu-dit du haut de la Rivière Grande-Vallée.
4- Desautels, Jacques, mythologie grecque, notes de cours.

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