Gens de mer, gens de terre

Dans No 02 - Mars 2011. par

Corps d’argile

Enfin. La semaine est terminée! Paul-Henri travaille dans un entrepôt rue Dalhousie. Caisses lourdes de fruits et de légumes à déplacer. À transporter. Parfois les rats sont au rendez-vous. L’autre jour, il a trouvé un serpent dans une boîte de pamplemousses. Récompense du vendredi. Paul-Henri s’arrête à la Taverne Chez-Richard. Le temps de caler trois drafts et de rigoler avec les copains.

Salut les gars! Je dois rentrer! Il enfourche son bicycle à deux barres. Sillonne les rues de la basse-ville de Québec. Tourne rue Arago. Laisse tomber sa bécane dans la cour. Gravit lourdement les marches. Ouvre la porte…

Le regard d’un bleu profond. Déterminée. Marianne l’attend. Surpris. Paul-Henri l’interroge d’un oeil tendre.

Dorénavant. Le samedi soir. Nous irons veiller. Durant toutes ces années, j’ai fait mon devoir. Me suis affectueusement occupée de ma couvée. Fièrement, nos oiseaux ont pris leur envol à la découverte de rivages inconnus… Maintenant! Avec toi! Je veux danser! Chanter! M’amuser!

Tendrement. Paul-Henri étreint sa femme. Le couple se reforme.

Tiens! À La Durantaye, y’a une soirée de danses carrées! Appelle Fernande et Léo! Tu sais bien qu’ils aiment danser! Et puis Léo a un char! De lancer Paul-Henri.

Le violon. L’accordéon. La musique à bouche. Un pas en arrière. Un pas en avant. Les femmes dans le milieu, les hommes autour! Et swing la « bacaisse » dans l’fond d’la boîte à bois! Ils tournent. Tournent. Tous deux enlacés. Elle rit. Attendri, il la regarde. Ils sont heureux.

Cassure. Chagrin. Le temps a fait des ravages. Paul-Henri a quitté Marianne. Ils ne danseront plus jamais ensemble. Tous les soirs avant de dormir. Elle lui parle. Lui demande de l’aider. « Tu me manques tellement mon homme! J’ai tant besoin de toi! »

Aujourd’hui. Les épaules de Marianne ne supportent plus le manteau de fourrure que son époux lui avait donné. L’hiver gèle ses mains. Le soleil brûle sa peau. La pluie glace ses os. Douleurs.

L’eau gronde. Marianne se déshabille. Ses gestes sont lents. Très lents. Elle défait un à un les boutons de sa chemise. La laisse glisser sur le carrelage. Essaie d’enlever sa ceinture. Elle est en sueur. Fatiguée. Elle s’assoit. Se relève péniblement. Descend avec difficulté la fermeture-éclair de sa jupe. Murmure pour elle-même. Des mots. Des sons. Se bat avec des gestes irréguliers. Le vêtement tombe à ses pieds. Haletante. Elle s’assoit à nouveau.

« Les sous-vêtements! Il reste mes sous-vêtements! » se dit-elle. Elle est à nouveau debout. Les bretelles de son soutien-gorge marquent profondément ses épaules. Son slip. Elle hésite. Enfin se découvre. Épuisée. Pour la troisième fois, Marianne s’assoit. Le temps a les yeux mi-clos. Elle est nue. Fragile. Tellement fragile. Ses bras décharnés cherchent le vide. Ses seins lourds accusent le poids des années. Ses épaules affaissées portent toute la tristesse du monde. Suppliante. Elle murmure « j’ai froid ».

Comme un bébé. Je l’enveloppe tendrement dans une serviette. La réchauffe dans mes bras. Elle est toute menue. C’est mon enfant. Ma muse. Ma déesse. Marianne se repose. M’attend. M’observe. Rapidement je me déleste de mes vêtements. Debout. Face à ma mère. Je reste figée. Timide. C’est elle qui me tend la main. M’attire vers elle. Grâce. Douceur infinie.

« Attention Marianne! La marche est haute! » Je la tiens à bout de bras. Avec beaucoup de précaution. Nos corps interrogent la crête. Le creux de l’onde. L’une en face de l’autre. Avec des gestes lents. Longs. Nous glissons nos mains sur la vie. Nous nous laissons bercer par le mouvement de l’eau. Une légère bruine perle sur nos paupières. Nymphes éthérées. À genoux. Deux femmes tissent une toile sertie de fils d’argent. Maillage. Fluidité du temps qui s’embrume.

Virement de bord. Les bulles de savon envahissent la coque de nos corps. Nous rions aux éclats. Je la retrouve gaie. Vive. Amusante. Elle aime tant rire. Chanter. Danser. Elle est belle. Elle a de magnifiques yeux d’un bleu sombre. Si profond.

Sourire en coin. Pétillante. Marianne me murmure : « Tu ressembles à ton père. Tu as le même sourire. Coquin. Sensuel ». Troublée. Je rougis. Dans nos yeux défilent les souvenirs. Lumière et ombres varient selon les séquences. Le silence se repose.

Parées à accoster? Appuyées l’une contre l’autre. Prudentes. Nos corps d’argile enjambent le mur d’émail blanc. Nous avançons à petits pas sur la mosaïque. Une minuscule table ronde nous attend. Incandescence. Atmosphère vaporeuse aux contours incertains. Bien enveloppées dans de grandes serviettes. Nous dégustons lentement. Très lentement. Un café à l’arôme délicat. Ravies de partager quelques-uns de nos secrets mère-fille.

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