Poivre et Sel – Jean-Claude Côté

Dans No 10 - Décembre 2010. par

Dom Balaguère

JCCIl est 21 h 45, c’est la nuit dans la colonie. La nuit de Noël. Il y a longtemps de cela. Une nuit froide, d’un bleu d’encre, constellée d’étoiles. Le ciel étoilé du Seigneur! Au loin, on entend tinter les grelots des chevaux qui avancent en effaçant les ombres. Les fidèles de la colonie vont se joindre aux « hommes de bonne volonté » de la paroisse pour la messe de Minuit. La chorale chantera des cantiques sur des airs de Mendelsshon dans cette froidure où est oublié « Le Songe d’une nuit d’été ». Ils sont trente, quarante. Non, ils ne transportent ni or, ni encens, ni myrrhe. Juste leur cœur de croyants. Puis, ils passent devant notre maison. Nous reconnaissons les carrioles : monsieur Baptiste en tête, suivi de monsieur Antoine, de mon oncle Pierre, de mon oncle Thommy, de monsieur Camille, de mon oncle David (le rebelle) 1, de mon oncle Éloi et tous les autres. Des carrioles débordantes d’enfants! Mon père a attelé sa « Queen » et, emmitouflés, nous nous joignons au cortège. La « Queen » a du jarret. Et c’est monsieur Firin qui bougonne quand la voiture de mon père le dépasse. Quand dans la colonie du temps, on parlait « chevaux », monsieur Firin tenait à avoir le dernier mot. Sa jument plus blanche que pommelée était la meilleure. Et quelle honte il éprouvait quand elle lui faisait défaut! Surtout la soirée de la messe de Minuit! « Les yeux remplis d’extase, tout émerveillés, Noël! »

Durant des siècles, bien avant le concile Vatican II, trois messes étaient célébrées dans la nuit de Noël. Plus tard, comme les fidèles avaient trop faim, on s’est contenté de la messe de Minuit et la messe de l’Aurore. À minuit, nous fêtions la naissance du Christ, le soleil qui illumine la nuit2, suivait immédiatement, la messe de l’Aurore, c’est le Christ qui se levait sur le monde pour illuminer nos âmes 3. Probablement que, jugeant les fidèles trop endormis ou trop faibles pour rentabiliser spirituellement la messe de l’Aurore, les Grands du concile l’ont tout simplement fait disparaitre, ou l’ont oubliée dans leurs palabres! Nous n’avons jamais entendu une seule plainte à ce sujet. Une bonne affaire quoi! Aujourd’hui, l’intrépide Myriam, se faufilant dans la courbure de l’espace-temps laissé libre, en profite pour introduire le concept du « concert pré-messe de Minuit ». Résultat : c’est aussi long qu’avant. Mais c’est tout aussi magique! On a juste chaud plus longtemps. Comme elle est frileuse, la fabrique a par décret, confié à Fernande le contrôle du thermostat! Myriam maintient l’ordre selon un gène hérité d’ancêtres. Beaucoup de difficultés à discipliner Simon qui n’en finit plus de jongler tel un saltimbanque, avec les farces que d’autres réservent à la dinde! Danièle bat la mesure avec une main de fer dans un gant de velours. De ses bras, de sa main, de ses doigts, de sa bouche et de ses yeux, elle ramasse des éclats de dièses ou de bémols échappés par les ténors qui chantent comme s’ils étaient des bardes! Oui un doux battement de mesure. J’avoue qu’à sa place, c’est à plate couture que je battrais la mesure, spécialement à l’intention de celui dont le regard se perd dans les banderoles de l’église à la recherche d’une araignée d’espoir. Spécialement aussi, pour le même « chantonneur» qui allonge ou raccourcit les blanches de plusieurs noires et, finalement pour deux ou trois soprani qui s’échangent des recettes en « gammes majeures », lorsqu’elles devraient se tenir silencieuses sur la portée! Les alti et les basses (sauf Simon) sont des modèles de discipline (c’est ma femme qui le dit)!

Pour en revenir aux « trois messes », une messe est chantée dans la clarté du jour de Noël, pour une douzaine et demie de fidèles qui n’ont pas trop mangé ni trop bu au réveillon!

J’avoue qu’avec mon penchant pour revisiter mes auteurs préférés, j’ai dernièrement relu « Les lettres de mon Moulin 4 ». Question de me rafraichir la mémoire. La mémoire conserve de bonnes pièces, mais si elle n’est pas mise à jour de temps à autre, ces pièces s’usent et tombent en poussière dans les arcanes de l’oubli.

Bientôt Noël. « Tous les étangs gisent gelés 5 »! Dans ce contexte, le conte de Daudet « les trois messes basses », dont voici un extrait, est susceptible de vous titiller les papilles. Mais de grâce, ne succombez pas à la tentation de Dom Balaguère.

… Deux dindes truffées, Garrigou?

– Oui mon révérend, deux dindes magnifiques bourrées de truffes. J’en sais quelque chose, puisque c’est moi qui ai aidé à les remplir. On aurait dit que leur peau allait craquer en rôtissant, tellement elle était tendue…

-Jésus-Maria! moi qui aime tant les truffes… Donne-moi vite mon surplis, Garrigou… Et avec les dindes, qu’est-ce que tu as encore aperçu à la cuisine?…

-Oh! toutes sortes de bonnes choses… depuis midi nous n’avons fait que plumer des faisans, des huppes, des gélinottes, des coqs de bruyère. La plume en volait partout… Puis de l’étang on a apporté des anguilles, des carpes dorées, des truites, des….

Ainsi dialoguait Dom Balaguère, au summum de l’anxiété, avec son bedeau Garigou juste avant les trois basses messes de cette nuit mémorable. Des messes en sourdine, très basses, à la chandelle, sans « adeste fideles » ni « dans le silence de la nuit » et sans une « Myriam » pour ordonner les vraies choses.

Oui, Noël s’en vient avec son cortège de traditions : la messe de Minuit et son Minuit chrétien chanté par Réjean, le meilleur soliste de la paroisse. Florian juché dans la chaire, sans un gramme de vertige, raconte la belle histoire de Bethléem pendant que dans la nef, Lyne et ses enfants rejouent la naissance du Sauveur sous l’œil fier de leurs parents. Puis c’est la messe et ses cantiques. Depuis des lustres, du haut du jubé, madame Julienne chante : « dans le silence de la nuit » , accompagnée par Madame Annette.  Deux femmes dans le jubé du curé Bujold! Il n’en fallait pas plus pour déclencher la Révolution tranquille, vingt ans avant le refus global 6. Enfants, nous tournions la tête pour voir cette voix si fraîche et si mélodieuse. « Elle avait la voix très pure et très forte et d’une grande souplesse. Elle montait et descendait toute la gamme sans le moindre effort 7. » Mon père, de ses doigts tournés dans du frêne, posait sa main sur nos têtes blondes et replaçait nos regards dans le bon sens des mystères! Et pour un moment, oubliant madame Julienne, nous écoutions monsieur Élie, monsieur Arthur, monsieur Raymond et tous les autres, sans nous retourner vers le jubé. Le jubé venait à nous! Et les doigts de frêne étaient là tout proches! Au retour, dans les carrioles aux grelots, tout l’monde chantait. Mais tous devenaient muets, quand mon oncle David, rendu nostalgique par quelques gorgées d’élixir prises pour se réchauffer, entonnait quelque chose qui ressemblait à : « Raconte-moi que tu as vu l’Irlande! » en hommage aux ancêtres!

Suivaient le réveillon, les cretons, la dinde et ses « farces », les rencontres de famille. Les dindes ont toujours l’heur de me faire rire. Vous avez déjà entendu le chant d’une dinde? Autrefois, chacun élevait sa dinde en la gavant de blé du pays. Aujourd’hui, c’est Jean-Pierre et Marcel qui les élèvent chacun dans sa bannière! Quant aux cadeaux, ça vaut-y vraiment la peine d’en parler? Non? D’accord, je risquerais de me retrouver devant le syndrome de la page blanche. Après des jours sombres, tristes de la fin d’automne, les « sacrifices » de l’Avent,  les chrétiens de la paroisse étaient mûrs pour de sérieuses festivités! En bref, si « Les trois messes basses » mettent en exergue le péché de gourmandise, Dom Balaguère n’a jamais servi d’exemple, à  ma connaissance, à Dom Bonneau notre bien-aimé pasteur. Quoique… ! Les temps changent. Il n’y a plus qu’une messe dans la nuit de Noël. La messe de Minuit tout en gardant son nom de messe de Minuit a effectivement lieu à 22 h. On est en mode « haute vitesse »!

Malgré sa solennité s’étirant toute en longueur, beaucoup de monde assistait à la messe d’antan (tout comme aujourd’hui), le 24 décembre au soir. Du monde partout, dans les allées du bas, dans les jubés, sur les bancs sociaux de l’arrière de l’église où les gens qui n’avaient pas le moyen de se payer un banc, pouvaient au moins se payer de l’air frais sans relents de lourds parfums ou de coquines flatulences.

À la fin de ces messes, ce que nous attendions impatiemment et avec une piété douteuse, c’était la visite de la crèche. Quelle attraction pour des yeux d’enfants! Maman priait la Vierge, St-Joseph, le p’tit Jésus, les moutons, les têtes d’anges greffées sur des ailes de cygnes sauvages, l’âne et le hibou. Oui, dans notre crèche de jadis, il y avait un hibou. Personne ne le voyait parce qu’il était essentiel. Et que l’essentiel est invisible pour les yeux 8.

– Pourquoi maman, le p’tit Jésus est presque aussi gros que sa mère et que St-Joseph est plus petit que l’beu?

Mon frère a toujours eu des questions que d’autres ne posent pas. Interdite, maman répondait :

-parce que c’est comme ça.

Le pasteur Jacques aurait surement répondu :

-Spa ça qu’ié t’important!

Et maman se remettait à ses précieuses raisons!

Mais mon frère qui venait tout juste d’apprendre à lire, a déchiffré entre les pattes du beu : « made in Corée du Nord » et en bas dans les pieds de la vierge, il a lu : « made in Corée du Sud ». Mon frère a dit :

-T’as vu ça?

– Oui, j’ai vu. Peut-être pour ça que St-Joseph est plus gros que l’beu et que la Ste-Vierge plus petite que le p’tit Jésus.

Merci à tous nos gens de « bonne volonté » de perpétuer avec un tel déploiement de générosité, de couleurs et de brio, la tradition de Noël!
Bonne nuit Dom Balaguère!

Joyeux Noël.

1- Mon oncle avait voté pour Duplessis ce qui allait à l’encontre du clan de grand-père Alexandre.
2- R.P. J Feder s.j.
3- Idem.
4- Alphonse Daudet.
5- Nelligan, Soir d’hiver.
6- Manifeste d’artistes qui a conduit le Québec vers la Révolution tranquille.
7- Expression empruntée à Thimotée Auclair, (mémoires non-publiées, 1860). Monsieur Auclair a mené le courrier de Ste-Anne-des-Monts à Rivière-au-Renard de 1857à 1860.
8- St-Exupéry, Le Petit Prince.

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