Poivre et Sel

Dans No 07 - Septembre 2010. par

Les habits de chez Pollack

C’était au temps où les chatons des saules dorés  entreprenaient leur voyage printanier. Leur pollen vous collait au vêtement comme du velcro et vous colorait subrepticement en vert, un habit bleu. Mais avant de l’oublier, je m’arrête ici sur un commentaire d’une lectrice. Vous y avez droit!

Il m’arrive quelques fois de me répéter, mais jamais au grand jamais, de me citer. Or, ici, je fais consciemment une exception. Ce sera court et sincère. Dans ma chronique où j’ai parlé de la soupe gaspacho, j’avais écrit que « Poivre et sel » se voulait : une petite chronique dont le seul but est de détendre. C’est clair ça! Bon, il est vrai qu’en cours de route, je me suis écarté de mon intention originelle pour faire des petits clins d’œil, vite saisis par quelques initiés. Mais, je poursuivais l’objectif de la détente en nos « temps troublés ». Or, voilà le commentaire humoristique porté par une lectrice assidue de mes textes : « ce sont des missives sans élément de contextualisation qui pèchent par obscurantisme ».

Car dit-elle : « les mots ont des grilles souvent opaques et les grilles ont des mots et souvent aussi des expressions qui s’entrecroisent dans une lumineuse intelligence »!

Vous comprenez vous autres?

Pour ma part, je n’ai jamais douté de la qualité des jugements de cette lectrice que j’adore. J’avoue que je suis content que quelqu’un d’autre que moi ait parfois une pensée aussi obscure, cryptique, absconse.  De plus pour appuyer sa thèse, cette lectrice me donne en référence un poème de Victor Hugo intitulé « Le firmament est plein de la vaste clarté ». Jugez par vous-même :

« Le firmament est plein de la vaste clarté;
Tout est joie, innocence, espoir, bonheur, bonté.
Le beau lac brille au fond du vallon qui le mure;
Le champ sera fécond, la vigne sera mûre…»

Mais même Victor Hugo a eu ses moments obscurs. Prenez par exemple ce poème :

« Je vis cette faucheuse. Elle était dans son champ.
Elle allait à grands pas. Moissonnant et fauchant.»
Victor fait dans l’agriculture?

Non. C’est un poème sur la mort. On l’apprenait par cœur dans les premières années de l’ancien cours secondaire pour nous détendre et pour nous souvenir de la mort de Léopoldine .
Je dirai tout simplement à ma lectrice que j’aime bien sa façon de penser!

Mais là je m’égare et je reviens à des souvenirs d’enfant que je ne suis plus… des fois!

Maman était une machine à prier et à cultiver des fraises. Les fraises de Bernadette possédaient un label connu « from coast to coast »… de la Gaspésie! Dans les temps où les fraises n’avaient pas besoin d’elle, elle cousait ou tricotait nos vêtements. Elle n’était pas une bien grande couturière et quelques fois, nous partions pour l’école ou pour l’église avec la pleine conscience que nous ne portions pas du « haut de gamme »! Mais, on se consolait, car il y avait pire dans la colonie et même au village. À l’église, on s’assoyait en arrière, à côté d’enfants de la même classe sociale que nous sur un banc commun que personne n’avait payé. On s’empressait d’aller chercher notre hostie et de revenir à notre cher banc, pour attendre que le curé entonne son « Ite missa est » délivrant.

Dans le mois de mai, où j’ai eu quatorze ans, maman nous fit une surprise : elle avait acheté chez « Pollack », pour mon frère et moi, deux habits qu’elle avait payés dix dollars pièces. Non ce n’était pas pour le bal des finissants! Mon frère portait le brun et moi le bleu poudre.  Et dans le dimanche qui suivit, nous sommes allés à la messe à pied, dans la route de gravelle et de poussière, de buttes et de trous qui menait à la civilisation. Ah! ce cher chemin de la colonie : sentier jadis emprunté par les grands cervidés et que nos pères avaient «humanisé ». Cette route semble avoir choisi depuis quelques années, de retourner à sa gravelle à ses buttes et à ses trous d’antan!

Après un bitumage vieux de 40 ans, il a besoin d’une remise à neuf. Et comme le disait un autre de mes lecteurs assidus, on devrait le tupperwiser au lieu de l’asphalter. On sait tous que le « tupperware » est absolument inusable. Bien sûr, il faudrait rafraîchir la « barre jaune ». Pour les délinquants et la police, comme le veut notre ami Gilles!

Nous sommes donc revenus pour le dîner et alors que mon père n’avait en tête que sa recherche d’eau de sources claires, nous avons obtenu de maman, la permission, mon frère et moi de retourner au village. Et croyez-moi, ce n’était pas pour assister aux vêpres de monsieur le curé.

-Faites attention à vos habits. Pas question d’aller à la pêche dans la rivière, avait dit maman.
-NON MAMAN!

La désobéissance apportait d’elle-même son lot de punitions, souvent en ce bas monde et sûrement plus, dans l’au-delà!
Et nous avons filé mon frère et moi vers les objets de nos convoitises. Nous commencions à ressentir les bienfaits de l’adolescence faite d’enivrante liberté! Finis les espaces glabres! On retourne à l’homme du pléistocène!

Là-bas, sur la route de la civilisation, à notre retour de la messe, nous avions «spoté » une grappe de filles en robes flottantes qui se promenaient, indolentes. L’idée de les « cruiser » avait jailli de nos profondeurs. Difficile à décrire cette explosion jusqu’alors inconnue de nos sens. Et tout au long de la route menant aux objets de nos fantasmes, nous étions braves, sûrs de nous. Nous parlions haut et fort, dans les nuages de poussière que soulevaient les automobiles et le camion de monsieur Antoine. Nous n’avions aucune peur. Même pas peur des ours dans le p’tit portage. Les ours sortaient là, attirés par l’odeur des têtes de morues qui engraissaient les champs menant à la vraie civilisation. Nous avons traversé le petit pont blanc de monsieur William. Puis ayant rejoint la grande route, nous avons piqué vers l’ouest. Et tout au fond, au pied des côtes, nous avons aperçu notre nuage de jupons fleuris. Nous avons cessé de parler fort. Les jambes molles, on s’est arrêté en retrait, pour secouer nos habits gris de poussière. Quand on s’est remis en marche, le nuage avait disparu. Alors, nous avons hâté le pas pour découvrir nos belles. Nous les avons aperçues derrière le magasin Hyman. Chacune d’elle en compagnie d’un copain. Trop occupées pour nous jeter ne serait-ce qu’un coup d’œil furtif. Pas de chance.

Je dis à mon frère :
–    On va rester vierge encore un bout de temps!
–    Ouais. Puceau qu’il a dit. On va-ty voir Jean-Eudes pêcher d’la truite?
–    Maman a dit….
–    Elle a dit de ne pas aller pêcher avec nos habits. R’garder pêcher, c’est pas salissant.
–    T’as raison. On va passer par la p’tite «trail», là, il n’y a pas de poussière.
–    Pis ça f’rait du bien à nos souliers de marcher dans l’herbe plutôt que dans cette maudite gravelle.

Sur une digue de billes de bois entremêlées, avec nos habits neufs «ach’tés faitts « mon frère et moi avons rejoint Jean-Eudes, un copain d’enfance pêchant la truite dans la rivière.

–    Quand je pêche de ce côté-ci de la «jam», c’est ainsi que Jean-Eudes parlait de la digue d’arbres,  les truites vont se cacher.
–    Où ça dit mon frère?
–    Là-bas, sous les branches. Les truites filent par là.  Et c’est trop encombré pour pêcher.
–    Y en a-t-y un des deux qui pourrait s’en occuper, pis aller les «zigonner»  avec un bout de branche pour qu’elles reviennent me voir?
On s’en est occupé! Mon frère et moi. À en oublier nos habits, nos souliers, maman, les filles et nos pulsions. Il nous a fallu un bon bout de temps, car si les truites apprécient les gardes-pêche, elles n’écoutent pas toujours les gamins.

Soudain on aperçoit Jean-Eudes qui tombe sur le cul en s’écriant : c’est qui qui hurle comme ça? On dirait une louve qui a perdu ses p’tits.

Mon frère et moi reconnaissons ce cri de détresse. Une voix  implorante! C’est maman qui s’époumonne. Elle a perdu ses deux fils en habits «ach’tés faitts»!

Ayoye!

Retour vers l’impératif présent!

Nous sommes retournés à la maison avec nos habits crottés et trempés. Clopin, clopant, je soutenais mon frère en souffrance. Jean-Eudes, tétanisé par les cris de maman, déséquilibré, avait dans un mouvement aléatoire pour lancer sa ligne, profondément enfoncé son hameçon dans le pouce gauche de mon frère.

Maman ne nous punissait jamais. Elle constatait les dégâts, évaluait que ça méritait la corde, promettait une dénonciation en bonne et due forme à l’autorité paternelle, mais finalement elle se satisfaisait d’une longue et sévère admonestation chrétienne sur la douleur divine causée par la désobéissance. Nous l’écoutions en silence.

C’est un oncle en visite, endimanché : complet, veston, cravate, et qui avait toujours rêvé d’être docteur qui a procédé à l’extraction de l’hameçon. À frett! Mon oncle a pris le pouce de mon frère dans sa patte d’ours, l’a serré jusqu’à insensibilité et a arraché l’hameçon. Il y avait du sang! À frett! Moi, je regardais comme toujours! Comme quoi, si l’habit ne fait pas le moine, il lui accorde parfois la témérité de la délinquance ou la fatuité des « grandes espérances »!

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p style= »text-align: justify; »>Ainsi, mon frère a été stigmatisé deux fois : dans son berceau, au gros orteil par la faute d’un campagnol égaré et à l’aube de son adolescence, au pouce gauche, à cause d’une truite effarouchée.

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