Poivre et Sel

Dans No 06 - Août 2010. par

Les culottes du major

Il est 6 h 22, jeudi 12 août. Vous n’êtes pas encore levés? Moi, avec des petits bois secs et transparents comme des capelans séchés, je viens d’allumer mon poêle. À la mi-août, les nuits sont parfois fraîches et humides. Une chaleur douce et réconfortante monte du sous-sol. Le café s’en vient. Je suis en mon gîte et je songe comme disait Jean de Lafontaine : « car que faire en un gîte à moins que l’on ne songe ». Dans ces moments, je vais au bout de mes idées. Le chemin n’est pas bien long me direz-vous! Il est bon d’aller au bout de ses idées, l’important c’est d’en revenir!

Chez nous, en juin, au temps de l’enfance, ça sentait le pouding à la rhubarbe. J’étais passé maître dans la cuisine de la rhubarbe. Des problèmes de santé étant survenus dans la famille j’ai dû abandonner l’école pour devenir cuisinier-expert de la rhubarbe. Bonne senteur! La pauvreté vivait tout juste à côté de nous et, avec la farine à cinq dollars des cent livres et de la rhubarbe on pouvait vivre sainement et longtemps. Quel arôme ces poudings à la rhubarbe! En juillet, l’odeur des  fraises embaumait notre maison. Fin août, le parfum des confitures de framboises, de gadelles rouges, de cassis, et des marinades se confondaient en un titillement olfactif qui annonçait l’automne. Je n’ai pas le pif de Jean-Baptiste Grenouille qui reconnaissait des millions de senteurs, mais mon odorat, mine de rien, s’est développé pour compenser une oreille déficiente. Il fallait des confitures pour passer l’hiver. Beaucoup de confitures. Alors, on en faisait plein la cave.

Nous sortions à peine de la crise économique de vingt-neuf et de la Grande Guerre, gavés, sur un « high » de sucre et de vitamines C. Avouez que c’est peu banal. Le major Beaudet, responsable de l’armée de réserve avait plié bagage et avait trouvé refuge à Mont-Joli où il a créé une des premières flottes de camions devant remplacer le cabotage. Quel homme que ce major! Comme il était d’une nature trop douce pour aller à la vraie guerre, on l’avait cantonné à Grande-Vallée pour s’occuper de l’armée de réserve dont la mission était de surveiller le littoral contre l’intrusion de la marine allemande. Car les Allemands étaient rendus chez nous avec leur lot de menaces et de peurs. Un couvre-feu chaque soir, les fenêtres endeuillées. Seule notre vache ne se pliait pas aux consignes : elle en est morte. Muso  était arrivé chez nous un soir noir d’octobre et avait dit à mon père :

– Georges j’ai tué ta vache.

Cette vache rousse et blanche nous permettait de passer l’hiver sans avoir recours au carnet de rationnement du beurre en temps de guerre. Maman donnait ses timbres de rationnement aux gens du village qui n’avait pas de vache.

– Comment ça reprit mon père?

– C’est arrivé lors de ma ronde avec le « truck » de l’armée. Tu sais, en période de couvre-feu, les phares n’éclairent pas plus loin de dix pieds. J’ai vu ta vache trop tard.

-Tu allais trop vite repris mon père.

– T’avais pas mis de « dos d’âne » ajouta Muso?

-Non.

-Alors, fallait le faire, avait repris Muso.

Mon père croyait que l’éducation qu’il donnait à ses animaux leur permettait de traverser la route en toute sécurité. En regardant à gauche et à droite d’un regard naturel, ingénu et confiant. Mais, les temps changent!!

 Cet hiver-là, nous avons beurré notre pain avec de la graisse de rôti.

« Nous avions peur, une peur bleue » me disait Valère. « Nos nuits étaient remplies de cauchemars : la crainte des bombes ».

Quoiqu’étant très jeune, Valère savait lire. Et toutes les pages de « L’action catholique » où il était question de la guerre, n’échappaient pas à sa lecture. Valère demeurait tout près de la mer à portée des torpilles allemandes. La guerre du St-Laurent, ce n’est pas une légende! Et elle faisait des dégâts. Le Frédérika Lansen en est témoin. Mais, pourquoi Valère n’est-il pas déménagé dans la cabane à sucre de son père, à quinze kilomètres de la portée des torpilles allemandes?

Oui, quel bon gars que le major Beaudet. Doux, compatissant, sachant lire le vrai du faux. Il savait aussi que la liberté de tout le monde était l’enjeu de toutes les guerres, passées, présentes et à venir. Pour garnir son armée de réserve, il y avait une condition : les candidats devaient porter des culottes percées par la pauvreté, car à l’époque, seulement deux personnes du village savaient conjuguer « avoir et être ». Bon, on raconte que lors de la première vague de recrutement, il avait compilé dans son grand livre de l’armée de réserve de Grande-Vallée : deux-cents candidats. Non, ces recrues n’iraient pas en Allemagne, ni en France, ni en Angleterre. Grande-Vallée avait déjà délégué au front dans les vieux pays : Firmin, Hector, Léonide, Ulric, Hilaire, Elphège, Philippe et quelques autres qui se sont retrouvés cantonnés à Halifax. Grande-Vallée avait fait son effort de guerre. Les « jeunes fringants du major » resteraient ici. Ils devaient réaliser la mission de l’armée de réserve comme il est dit plus haut. Alors, le major les a envoyés sur le cap barré, à l’ouest du village pour surveiller la côte. Le major, pour faire sérieux, les avait vêtus en soldats : casque, paletot, culotte flambant neuve, guêtres, bottines, fusil. Du jour au lendemain, le major avait mobilisé une véritable armée, qui lors des nombreuses parades au son de la fanfare, avait l’allure du défilé des Thermopyles. Alors, presque tous les concitoyens du bord de la mer portaient des culottes usées. Facile d’être admis dans l’équipe du major. Je tiens cette histoire de mon père qui trop occupé à ses jardins, n’était pas admissible au club du major. Mais, comme les gens de la mer, il portait lui aussi des culottes percées. Alors, un dimanche de novembre, en revenant de la messe, il est arrêté voir le major Beaudet au quartier-maître de l’armée (là où demeure actuellement Monsieur Jean-Charles Lachance), question de saluer le major. Le major a reçu mon père avec une grande simplicité et une profonde empathie. À cet instant, mon père a décidé d’aimer le major Beaudet, plus que le curé Bujold. Le major s’était aperçu que mon père portait aussi de culottes percées. Pauvreté oblige. Le major est allé dans ses réserves et il a habillé mon père, des pieds à la tête : casque de soldat, paletot de soldat, guêtres de soldat, bottines de soldat, gants de soldat. Mais pas de fusil. Mon père possédait un 20, un coup. Mais quel coup! Moi, à l’époque, je n’étais qu’un bambin et dans la tempête où mon père est arrivé à la maison, j’étais certain qu’il allait joindre l’armée de réserve sur le cap barré. C’était au temps où je croyais que les montagnes étaient collées au firmament.

Ah! C’est bientôt l’automne. L’air du temps tourne. Les verges d’or, les eupatoires et les épilobes donnent au pied de la montagne, un coloris paradisiaque. Sans doute, ces fleurs préparent-elles le festival des couleurs de l’Estran! Notre potager témoigne de l’immense générosité de la Terre. Ma femme, comme aux jours d’antan, fait des confitures et des marinades. Les feuilles d’un érable au nord de notre maison, tournent vers le safran, puis vers le rouge bien avant les autres arbres. Les experts disent que cet arbre a subi un traumatisme. Beau diagnostic! Donner un nom à la maladie ne la soigne pas. Mais pour le malade, c’est parfois rassurant de savoir le nom du mal qui l’accable. C’est un érable qui a besoin de repos plus tôt que les autres, car, dans le printemps, il est le premier à ouvrir ses bourgeons et à faire un peu d’ombre sur le parterre.

Au bout de nos propres idées, on peut reprendre le chemin des souvenirs. Parfois pour pleurer, parfois pour fêter!

Mais, je reviens toujours aux confitures à la rhubarbe. Personnellement, je les préfère aux confitures de coings, elles se tartinent mieux sur les souvenirs et comme vous, j’en oublie les culottes percées du Major!

1 Le parfum, Patrick Süskind.

2 Romuald Pelletier, alias Muso.

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