Poivre et Sel

Dans No 02 - Mars 2010. par

Au lendemain d’un jour brumeux de l’automne dernier où la démocratie s’est exprimée, on a demandé à chacun des chefs élus ce qu’il entendait réaliser d’important durant son mandat. L’un a répondu : moi je veux embellir mon village. Noble intention! Il est déjà beau ton village, il est reconnu ton village. On en parle «from coast to coast» ou si l’on veut quelque chose de plus officiel « a mari usque ad mare ». Du nord au sud et même jusqu’en Europe. Oui, un ambitieux programme. Je n’en dirai pas plus sur le projet de ce maire, ne possédant pas son autorisation pour le citer. Et de plus, je ne paie pas de taxe dans ce village. Alors, je vais vous parler de mon village. J’avouerai d’entrée de jeu que les gens de mon village veulent une vallée belle, harmonieuse et prospère. Au dire des experts, notre vallée a été habitée par des peuplades amérindiennes dans les âges très reculés de la préhistoire. En effet, des paléo-indiens suivant l’une des grandes vagues migratoires ont occupé de façon permanente notre vallée il y a de ça cinq ou six mille ans avant Jésus-Christ. Puis pour des raisons inconnues, notre vallée est demeurée déserte pendant plusieurs siècles ou fréquentée de façon saisonnière par des peuplades iroquoïennes établies à Québec. Mais depuis cent soixante-huit ans, notre vallée est habitée par des descendants d’européens qui se sont arraché une vie en pratiquant la pêche, en coupant des arbres et en cultivant des « fleurs comestibles ».

Pour caractériser notre vallée, j’emprunterai quelques commentaires à des observateurs dignes de confiance. Monsieur Esdras Minville avait dit de notre territoire que c’était un lieu quasi-humanisé. Il n’était pas sûr, car nos ancêtres tenaient plus des Titans que des humains. Il prenait une chance. Jacques Ferron, plus à l’aise en matière de qualification du territoire avait dit : « Ces paroisses sans sauvagerie dont le paysage était humanisé depuis longtemps ». C’était au temps où il écrivait « Les cargos noirs de la guerre ». Plus près de nous, Pierre Rastoul a écrit : « Il règne dans cette vallée une telle sérénité, semble-t-il, qu’on voudrait s’y égarer quelques jours pour savourer à loisir. »

Fort de ces marques de reconnaissance, si l’on profitait de l’ouverture que fournit la Loi de la Conservation du Patrimoine naturel pour créer le premier paysage humanisé au Québec.

Qu’est-ce qu’un paysage humanisé?

La loi est timide quant à la définition. Je la cite quand même, il faut bien appeler un chat, un chat.

Un paysage humanisé est une aire constituée à des fins de protection de la biodiversité d’un territoire habité, terrestre ou aquatique, dont le paysage et ses composantes naturelles ont été façonnés au fil du temps par des activités humaines en harmonie avec la nature et présentent des qualités intrinsèques remarquables dont la conservation dépend fortement de la poursuite des pratiques qui en sont à l’origine. LCPN, 2002

Trois aspects de l’occupation d’un territoire se démarquent dans cette définition : protection de la biodiversité[1] et des paysages, présence de communautés et d’activités humaines, qualités remarquables. Le parc national Forillon est aussi une aire protégée. Mais son statut en exclut la présence humaine contrairement au statut de paysage humanisé.

Le paysage humanisé étant d’après sa définition un territoire aux caractéristiques remarquables, reconnaît en même temps qu’il doit profiter d’abord à ceux qui l’habitent. Donc, protection, occupation et exploitation vont dans le sens du développement durable qui intègre les aspects social, économique et environnemental.

Un conseil d’administration rajeuni.

Estran-Agenda 21 possède une charte qui date de l’automne 2003. Les gens me font remarquer qu’on ne voit pas beaucoup de réalisations concrètes sur le territoire. Un mot d’explication. Le statut de paysage humanisé ce n’est pas comme un champignon qui pousse en une nuit. Nous opérons à tâtons, très souvent dans l’ombre, car il n’existe pas de comparable au Québec et même au Canada. Le statut de paysage humanisé se veut une vision à long terme d’occupation et d’exploitation du territoire. Avec des citoyens de l’Estran, des universitaires et des gens de plusieurs ministères québécois et en particulier, du ministère du Développement durable, de l’Environnement et des Parcs, nous avons tenté de comprendre et intégrer ce statut. Nous le savons, l’Estran doit faire face à des préoccupations qui demandent une action maintenant, pas dans dix ans. Des gens y travaillent et nous leur faisons confiance. Le regard que nous portons sur le passé nous montre que des actions autres qu’à court terme doivent être entreprises si l’on veut en finir avec le perpétuel recommencement. Actuellement, notre conseil d’administration compte onze personnes, toutes désireuses de résultats dans les meilleurs délais. L’automne dernier, il s’est enrichi de jeunes gens, dynamiques, impliqués et formés, confirmant que le projet est sérieux et que la relève est là.

Des préoccupations justifiées.

Certains de nos concitoyens ont de grandes réserves voire des inquiétudes à ce que leur village intègre le statut de paysage humanisé. Ils ont raison. L’inconnu fait peur. Je vais citer quelques-unes de ces préoccupations.

Le paysage humanisé va-t-il empêcher la pratique d’activités de chasse, de pêche, de motoneige, etc.? La réponse est non. Au contraire, dans tous les pays d’Europe où l’équivalent du statut de paysage humanisé est implanté depuis une cinquantaine d’années, les usagers de la forêt n’ont qu’à se féliciter de l’attention particulière que l’on porte au territoire et à ses ressources. Si bien que les plus fougueux opposants à l’origine, sont devenus les plus ardents défenseurs aujourd’hui.

Est-ce que le paysage humanisé va s’opposer à l’exploitation de la mine d’alumine dans l’arrière-pays de l’Estran, à l’implantation de parcs éoliens? La réponse est non. Avec un bémol cependant, le paysage humanisé va appliquer dans la mesure de ses moyens le principe de précaution. «L’absence de certitudes, compte tenu des connaissances scientifiques et techniques du moment, ne doit pas retarder l’adoption de mesures effectives et proportionnées visant à prévenir un risque de dommages graves et irréversibles à l’environnement à un coût économiquement acceptable ». Nous voulons protéger notre territoire, nos paysages. Nous sommes d’avis que les industriels prêtent une oreille attentive aux multiples voix qui signifient que les saccages entraînent des catastrophes sociales, environnementales et économiques. Vider la mer et décaper montagnes et bassins versants laissent place au désespoir!

Un rendez-vous important.

Le 2 février dernier lors de la relance du projet de paysage humanisé de l’Estran, une rencontre stimulante avait lieu à Grande-Vallée. En avant-midi, avec le conseil municipal de Grande-Vallée et le conseil d’administration Estran-Agenda 21, cinq ministères étaient présents : ministère du Développement durable, de l’Environnement et des Parcs; ministère des Transports; ministère de la Culture, des Communications et de la Condition féminine; ministère de l’Agriculture, des pêcheries et de l’alimentation; ministère des Ressources naturelles et de la Faune. La municipalité de Grande-Vallée était représentée par la mairesse, madame Nathalie Côte ainsi que le conseiller, monsieur Mario Richard, responsable du suivi du projet pour le conseil municipal. Messieurs Louis Bélanger de l’Université Laval et Vincent Gerardin ex-fonctionnaire du ministère du Développement durable de l’Environnement et des Parcs étaient aussi présents.

En après-midi, le même scénario s’est déroulé, mais cette fois-ci avec des délégations élargies aux organismes décideurs, régionaux et locaux.. Il faut aussi noter la présence du maire de Petite-Vallée, Monsieur Rodrigue Brousseau.

Le but de la rencontre était d’obtenir l’appui technique et financier des gens concernés par le paysage humanisé et que nous considérons comme des partenaires. Bref, le meilleur résumé qu’on peut faire de la journée c’est : mission accomplie.

L’Estran a été retenu en 2006, comme projet pilote en raison de ses qualités remarquables et de l’acceptation sociale dont faisait preuve sa population. Le Guide vert Michelin et le National Geographic de novembre-décembre dernier confirment notre région dans sa vocation de territoire d’avenir.

Dès le mois de juillet, nous prévoyons l’embauche d’un (e) coordonnateur (trice) et d’un (e) assistant (e) afin de poursuivre la démarche. Nous avons la conviction de trouver chez-nous, le personnel qualifié pour la réalisation du projet. Et nous invitons les autres villages de l’Estran à se joindre à nous avec enthousiasme.

En terminant, permettez-moi de vous citer les propos encore très actuels d’un ancien.

Il est bien des merveilles en ce monde,

Il n’en est pas de plus grande que l’homme.

Il est l’être qui sait traverser la mer grise et qui va son chemin

Au milieu des abîmes.

Il est l’être qui tourmente la déesse auguste entre toutes, la Terre,

La Terre éternelle et infatigable, avec ses charrues qui vont

Chaque année la sillonnant sans répit…

Parole, pensée vive comme le vent, aspirations d’où naissent les cités.

Tout cela, il se l’est enseigné à lui-même,

Aussi bien qu’il a sur, en se faisant un gîte,

Se dérober aux traits du gel et de la pluie, cruels à ceux qui

n’ont de toit que le ciel.

Bien armé contre tout, il ne se voit désarmé contre rien de ce que lui peut offrir l’avenir.

À la mort seule il ne saura opposer de charmes pour lui échapper,

Bien qu’il ait déjà su contre les maladies imaginer plus d’un remède.

Mais, ainsi maître d’un savoir dont les ressources ingénieuses

Dépassent toute espérance,

Il peut prendre ensuite la route du Mal comme du Bien.

Sophocle, 495-406 av. J.-C.

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[1] La Biodiversité désigne la diversité naturelle des organismes vivants. Le mot biodiversité est composé des mots biologie et diversité.

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