Gens de mer, gens de terre

Dans No 01 - Février 2010. par

Tête d’ébène. Dos blanc argenté. Robe tachée de noir style fer à cheval. En compagnie de mes compatriotes du Groënland. Tous aussi astucieux. Museau hors de l’eau, nous nageons élégamment sur le dos. Ainsi, rien n’échappe à notre regard aiguisé.

Dix-huit janvier 2010 après quelques jours d’errance dans l’eau fraîche du Saint-Laurent. D’un commun accord, nous décidons de nous reposer sur un banc de glace. Près d’un charmant petit village communément appelé Pointe-à-la-Frégate.

Bleu. Le ciel est lumineux. Le vent se fait discret. Le soleil me réchauffe ardemment. Tout en me prélassant sur les rompis, je vous observe attentivement. Vous. Prédateurs de tous genres. Tiens! On nous espionne. Je vois su’l’plain une étrange tête surmontée d’une tuque qui nous fixe obstinément de ses yeux globuleux.

Là-bas. Près des battures. Qui est là? Un solitaire. Il ose s’approcher. C’est un spécimen commun du grand fleuve. Il a une petite tête ronde. Porte un creux au front. Hi! Hi! On dirait une tête de chien affublée de narines retroussées en forme de cœur. En forme de cœur! Je suis jaloux. Un peu gêné. Ses grands yeux me regardent intensément. Bof! Il a un ventre pâle. Un dos gris couvert de rayures blanchâtres. Parsemées de plusieurs taches parfois en anneaux. Je trouve que sa robe est quelconque. Et son museau bien trop court… Mais il m’amuse avec sa vive curiosité.

Surprise! Bruits étranges dans les profondeurs de la mer! Sifflement. Grincement. Grognement. Des bélugas? Ils cherchent d’la bouffe! Ah non! Va falloir partager nos croûtes! Crustacés. Capelans. Lançons. Harengs. Éperlans. Plies rouges. Sans parler de la morue qui est de plus en plus rare… Bien oui! On dit que nous sommes responsables de cette rareté. Ouf! On a le dos large…

Mouvement sur la banquise. Le grand chef regroupe sa meute de quelques milliers de loups marins. Discussion. Consensus. C’est décidé. On quitte les lieux dès potron-minet. Direction. Le golfe vers l’Est.

Phoquette! Phoquette! Hou! Hou! Où es-tu? Y’ a tellement de phoques ici! Ah! la coquine! Elle se cachait en-dessous d’un groupe de jeunes ados su’ l’dos. Allez ma douce! Le temps presse pour la mise-bas. On s’en va au grand large retrouver la banquise des Îles.

Et moi! Vous me laissez tout seul! Bande de peureux!! De grogner le petit phoque commun.

Hautains, mais protecteurs. Les mâles entourent les femelles. Les louves vont mettre bas au début de mars au large des côtes de Terre-Neuve, du Labrador et autour des Iles-de-la-Madeleine. Vous connaissez ces boules de neige? Les blanchons qu’on les appelle. On les protège du mieux qu’on peut. Mais après le sevrage des chiots, c’est la danse de la vie qui impose ses droits. Et oui! On est maintenant 6,8 millions. À chacun son loup phoque au Québec… On a progressé de 500 000 têtes entre 2004 et 2009. Bientôt. Va falloir utiliser des contraceptifs salés…

Indépendant. Le petit phoque commun tourne le dos à la meute de phoques du Groënland pour aller retrouver sa harde sur l’échouerie de Forillon, avec un petit arrêt stratégique dans la baie de Gaspé. Ils sont environ 2 600 dans l’estuaire du Saint-Laurent. Heureux, ils y vivront entre 20 et 30 ans.

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Référence : monsieur Luc-Aimé Francoeur de Pointe-à-la-Frégate
Le ministère des Pêches et Océans. Gaspé

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