Poivre et Sel

Dans No 07 - Septembre 2009. par

Pour se changer les idées d’un quotidien devenu encombrant, Gulliver entreprit des voyages dans des pays fabuleux où la nourriture était tout, sauf anglaise. À l’instar de ce grand voyageur, je vous propose donc «Poivre et sel » une petite chronique dont le seul but avoué est de détendre, en abordant divers sujets sous l’angle swiftien, en référence à Jonathan Swift auteur des « Voyages de Gulliver ». Ainsi, hier, ne fut pas une bonne journée gastronomique pour moi.

D’abord, vers 13 h 30, j’ai mangé une assiété de fèves au lard. Nous avions prévu une sortie dans les montagnes pour l’après-midi. Et pour les sorties en montagnes, dans les grands abattis où se jouent des festivals de tous les parfums, les fèves au lard ne font que donner une valeur ajoutée aux arômes. Sans taxe harmonisée. Quelques bleuets pas tout à fait mûrs ont été aussi dégustés. Ce qui était censé mettre de la couleur dans le chyme avant de franchir le détroit du pylore. Je crois que ce mélange a fermenté plus longtemps que les heures normales prévues pour une digestion « normale ». Bon, il devait être 21 h, l’émission de France Beaudoin commençait sur le petit écran. Je sentis le besoin d’aller prendre l’air! Une fois rendu près des fleurs qui bordent notre maison, j’eus des hallucinations : je me prenais pour une fusée. Et je vous le jure, si j’avais été au Cap Kennedy hier, à l’heure où j’écris ces lignes, elles vous parviendraient de la lune. Je me demande si au marché qui nous fournit les victuailles, on ne nous a pas vendu de la poudre à canon au lieu du poivre. Moi qui déteste le chlorate de potassium, surtout dans ma soupe!

De plus, pour le souper ma bourgeoise avait mitonné une gaspacho andalou. Nous arrivions de l’arrière-pays dans nos montagnes pourpres. Je n’ai jamais mangé de soupe espagnole. J’étais mort de faim en dépit du support que me fournissaient encore, les fèves au lard qui se baignaient dans l’acide chlorhydrique de mon estomac. La soupe gaspacho est un genre de soupe « verte ». Ce matin, j’ai consulté « google» pour voir la composition normale d’une molécule géante de gaspacho. Je n’ai pas trouvé mais je crois que la plus petite molécule de soupe gaspacho devrait contenir des centaines de trucs aminés que notre manuel de bio « Molecules human » nommait « coacervat », nos ancêtres autotrophes qui se baignaient dans la soupe « chaude » primitive. Je crois que l’artiste culinaire a réalisé une gaspacho andalou corsée, car sa soupe contenait : Concombre, persil, oignon, ciboulette, tomate, poivron, ail, cerfeuil, jus de citron, tabasco, huile d’olive, croûtons, sel, poivre, glaçons. Ce qui représente le double, voire le triple des éléments chimiques que m’ont révélé les recettes de gaspacho trouvées sur Google. En fait, nous devions nous « désenconcombrer » d’une profusion de cucurbitacées provenant notre généreux potager!

Comme la vengeance, ce potage espagnol est un mets qui se mange « froid ». J’ai attendu mon assiette avec anxiété durant une demi-heure. Puis, l’assiette arriva. Comme j’allais défaillir, mon épouse n’eut pas besoin de me dire : « viens manger ta soupe avant qu’elle refroidisse ». Pour une fois que mon retard m’eut servi. Un beau bol carré, à la mode, comme on en voit dans les revues remplies d’une substance qui me semblait grise. C’était peut-être brun. Enfin comme je suis un tantinet daltonien, vous m’excuserez si je ne peux vous donner une idée plus précise sur la coloration de ma soupe. J’avais cru qu’avec ce mélange d’une infinité de légumes, je dégusterais une soupe verte, à la « Laure Waridel ». Je pris une cuillerée de soupe, remarquez que, étant donnée la consistance de cette gaspacho, on peut la manger aussi avec une fourchette. Puis une deuxième cuillerée. J’avalai deux craquelins au bicarbonate de soude. La soupe passait dans l’œsophage comme si j’avais mangé des glaçons. Et les craquelins faisaient du bien. Je n’ai aucune idée de la saveur que ça a donnée. Dans l’état cryogénique avancé où je me trouvais, la soupe ne goûtait rien, elle ne sentait rien; elle était grise et froide. Une chose est sûre, moi, j’aime la soupe chaude. Fumante, qui dégage un fumet de soupe. Après quelques tentatives, je me mis à grelotter (un inuit aurait grelotté), alors je suis allé endosser un chandail et j’en ai choisi un à capuchon. On ne sait jamais. Par sympathie pour la cuisinière j’ai avalé le tout sans mot dire. Quand j’eus terminé, la « chef » m’a demandé :

– Comment tu trouves ça?

Bon, c’est toujours de mauvais goût de donner des critiques négatives à quelqu’un qui a mis tant d’amour et de chaleur à concocter une bouffe qui a cuit au congélateur! Je répondis :

– C’est surprenant pour le palais.
– Pas plus que ça!
– Oui, ça fait différent.

Je fus bon larron. Mais larron tout de même. Je sentais mon estomac engourdir, et vu sa proximité du cœur, j’eus peur un peu. Mon c?ur à ce que j’estimai pulsait aux environs de 50 battements/minute.

Puis je provoquai une diversion en parlant des bleuets.

Plus tard dans la soirée, alors que je qualifiais au téléphone, la « criss » de soupe à l’intention de mon fils, je ne mâchai pas mes mots et j’utilisai les adjectifs les plus sordides du dictionnaire. Au diable les espagnols. J’ai à peine exagéré. Je sentais la chaleur me ré-envahir. Il était temps, j’allais allumer la fournaise. Bon que je dis à mon fils, pour la gaspacho, c’est mangeable, mais pas assez pour que je me lève à quatre heures demain pour manger le restant.

Ainsi, hier, ce fut une dure épreuve. Je suis en train de lire l’histoire de la CIA. C’est atroce par bout. Mais, si les espions ajoutaient le supplice de la soupe gaspacho, ils courraient la chance d’obtenir de meilleurs résultats pour extorquer les secrets des soi-disant transfuges ou des espions infiltrés. Une chose que j’ignorais durant mon téléphone à mon garçon, c’est que mon épouse lisait dans ma grande chaise tout juste derrière moi. Et même si, de mon ordi, j’avais vérifié que j’étais loin de ses oreilles (elle était calée dans le fauteuil) moi qui la croyais là-bas, dans la cuisine, tout affairée à ses mots croisés. Quel larron je fais!

Si jamais, à l’avenir, quelqu’un me propose une soupe gaspacho, j’en prendrai une allongée!

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