Trésors à Grande-Vallée

Dans No 06 - Août 2009. par

Raconter c’est un point de vue, un état d’esprit et même, parfois, des visions doublées d’imaginaire? Ma rencontre avec la Gaspésie, et plus particulièrement avec Grande-Vallée, tient autant du choc de la première fois que du développement d’un lien d’amour qui multiplie tout tel un prisme magique. Avec Mer, Éloïse, et enfants, Zéphyr et Volker, c’est déjà un troisième séjour là où mes parents, Réjean et Ghislaine, se sont découvert une Grande?Vallée de rêve à longueur d’été ? l’hiver viendra bien avec ses plaisirs glacés et son lot de neige!

Comment dire Grande-Vallée méconnue du tourisme ordinaire et fléchée sinon que l’eau, tant celle de la Rivière (notamment celle de la fosse) que celle de la mer y sont aussi froides que les gens y sont chaleureux, généreux et prêts à plonger pour la suite du monde (dixit Pierre Perrault). La fosse, la craque et la colonie sont de ces noms de lieux évocateurs d’un passé pas si lointain de défricheur  et d’une vie à la démesure d’un pays féérique qui, toutefois, ne fait pas de cadeau? Il y a bien «quand la mer redonne en juin où , littéralement, on récolte à pleines mains le caplan – ce petit poisson à sécher qui s’échoue sur la rive.».

Ma Gaspésie c’est bien sûr ce mer et monde, cette mer omniprésente, immense, parfois indolente, tantôt dangereusement intense mais surtout grouillante de vie, salée avec des grèves fascinantes, que ce soit à quatre pattes pour ramasser des galets, y rêver auprès d’un feu aux résonances préhistoriques ou pour se retrouver dans un horizon où nuages et soleil nous interpellent immensément.

Le monde offre pour sa part des rencontres aussi simples que le bonjour mais pour qui prendra le temps, des tranches de vie et des bontés innombrables redonnent espoir dans un monde plutôt en mode dérive? J’ai rencontré cet homme au regard brillant qui a exercé plusieurs métiers au cours de sa vie et qui communique un attachement viscéral à la colonie et à sa jeune érablière où il renaît dans l’art du sucrier observé chez ses aïeux. Il a beaucoup du magicien devant son chaudron à tire ou encore de l’alchimiste en réalisant un plancher de sapin et d’épinette parfait, épais de deux pouces qui lui survivra sur de nombreuses générations.. Ce bonhomme, indubitablement, m’apparaît être un trésor vivant. J’entends par-là la richesse et le dynamisme que ce terme relancé par le Patrimoine vivant québécois et les japonais qui l’utilisent pour dépasser l’aspect figé et empaillé que folklore a fini par signifier.

Des trésors vivants, il y en a bien quelques-uns par ici. Par contre, il a bien aussi des margoulins et des petits vites en affaires qui s’en sont mis pleins les poches avec des Ministères et des savants  donnant leur bénédiction pour qui aurait été crédule au  point de penser que les ressources (poissons, forêts, minerais, etc.) seraient inépuisables. Une seule chose est pourtant bel et bien vérifiable : c’est que l’erreur Boréale s’est réellement produite!

«Vous n’inquiétez pas, on va recalculer et on va trouver autre chose à ramasser.» semble-t-on à nouveau raconter. Ça ressemble au même bon vieux conte réadapté à un port méthanier, à un moulin à bois de cure-dent, à pomper les bouteille (en plastique) de la nappe phréatique, à bardasser les hauts-fonds marins pour prolonger le cauchemar américain nommé bagnole individuelle en lui dédiant des restes pétroliers, à gratter des minerais où on en aurait oublié un peu, à harnacher la fougue des rivières pour se vendre kilowatts au coin des rues américaines. On le sait désormais le système comme l’argent (nous) roulera intensément jusqu’à la lie? mais bon? et nos enfants ? C’est qu’en même pas internet haute vitesse qui parviendra à les distraire de tout ça comme l’autre écran, la télévision?

Le vent, les éoliennes, j’allais les oublier. Une ressource qui pourrait être propre. Un récent article de Louis-Gilles Francoeur dans Le Devoir, traitant des éoliennes en Allemagne- là-bas, au contraire d’ici, on comprend que le gouvernement n’y va pas de main morte pour tenir la bride de l’industrie qui pourtant rend ce pays, et de loin,  le plus productif et lucratif à cet égard.

Mais au-delà des querelles des spécialistes, qui savent tout, des locaux ont développé des visions humaines qui font la différence: Esdras Minville a certes été un précurseur en gestion forestière, Jean-Claude Côté avec le paysage humanisé ou l’art de se réinventer vivant au sein même des «ressources», d’être capable de s’y voir dans l’avenir mais également d’y vivre ici et maintenant. Ces idées sont pourtant le gros bon sens? Jamais celui qui coupe la branche sur laquelle il est perché n’a survécu à son entêtement forcené et aveugle.

Me serais-je égaré à narrer cette Grande-Vallée gaspésienne? Qui sait ? Pourtant ce n’est pas en s’obstinant à se reposer du labeur (vacances industrie touristique existent souvent pour cela) mais plutôt en écoutant les gens, en échangeant et en se connectant avec la nature dans une perspective d’harmonie qu’ on y parvient. Cela nécessite de repenser le monde et d’être autocritique: imaginons juste si, comme cela débute en Inde et en Chine, les gens avaient tous des autos individuelles ? il est réputé que si toute la planète vivait au rythme énergivore qui est le nôtre, il faudrait entre 5 et 9 planètes comme la Terre pour suffire à la tâche! C’est dans une optique de sobriété et de réappropriation de savoir-faire et être propres aux aïeux gaspésiens que nous trouverons des pistes stimulantes pour toute la population des plus jeunes au plus vieux. Un exemple ? Le récent et tout premier Festival de la chanson enfantine de Grande-Vallée avec son ch?ur des touts petits et ses grands-mères donnait à voir et à entendre une complicité des plus heureuse.

Le chant des métiers et des arts traditionnels pourraient générer plusieurs ponts intergénérationnels et autant de possibilités d’emplois valorisants et porteurs. Ici, on connaît notre amour des trésors vivants dans la pêche, l’agriculture, l’ébénisterie, l’érablière et la cuisine qui pourraient présenter une valeur ajoutée touristiquement parlant.  Bien des explorations et des expérimentations restent à tenter.

Au final, notre famille ne peut que réitérer son jeune mais fougueux attachement à Grande- Vallée, à son accueil, à son monde et à sa nature exubérante.

* Ramon Vitesse aka Stéphane Tardif fils de Réjean Tardif et Ghislaine St-Arnault-Tardif

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