Gens de mer, gens de terre

Dans No 02 - Mars 2009. par

Assise au bout de la table, j’observe le couple âgé. Lance spontanément. Coudon! Est-ce que vous lui dites des fois que vous l’aimez? Silence. La belle dame se retourne vivement. Étonnée. Me sourit. Couve son homme. Un moment émouvant. Une flamme vive dans les yeux. Ils se regardent tendrement. Fier. Droit. Tel un cèdre. Il se lève. Çà! C’est privé! Dit-il d’un ton bourru.

1948. Elle a 18 ans. Il a 23 ans. Avec sa sœur, elle arrive d’un séjour d’un an à Toronto. Il travaille comme bûcheron dans l’arrière pays depuis l’âge de 13 ans. Le samedi soir, hommes et femmes vont danser à l’hôtel. Mais qui est donc cette jolie brunette toute frisée?

Mademoiselle! Voulez-vous m’accompagner pour ce set carré? Demande le jeune homme de Longue Pointe. Timide. Mais affirmée. La jeune fille de Pointe-à-la-Frégate accepte en souriant. Et les voilà qui tournent. Tournent sans s’arrêter. Le temps n’a plus d’importance. Sur le rivage. Un grand mariage d’oiseaux déploie ses ailes. Une fine dentelle blanche se dessine parmi les couleurs vives d’octobre. Tout de bleu vêtu, le jeune prince démaille passionnément les rêves de sa reine. Complice du silence assourdissant des flots. Le couple scelle leur union. Une petite maison dans la colonie de Cloridorme accueille modestement Antoine et Olivine.

Le premier enfant est fragile. Les nouveaux parents sont inquiets. Origine, la grand’mère paternelle, vient au secours de la mère. Couve patiemment le petit Harry. Le réchauffe près du poêle à bois. Le berce sans répit. Espoir. L’enfant sourit à nouveau. Travail oblige. Dans les années cinquante-soixante, malgré le peu d’argent qu’il reçoit. Vaillamment. Le père apporte nourriture et bien-être à sa famille.

Antoine quitte souvent la maison. S’échine durement dans les camps forestiers de la Côte-Nord. Durant une dizaine d’années, il bûche à l’Île d’Anticosti. Il aime la nature. Quand il parle de l’île, ses yeux brillent. Rêveur. Il murmure : je me souviens qu’il y avait des hordes de chevreuils qui se rassemblaient sur la grève .

Ah! C’que c’était beau à voir. Un saut à la maison pour honorer sa dame. Et il repart bucher en forêt à «Clova » dans le Nord de Montréal. En passant par Québec, il aide à la construction de maisons. À ses retours, sa femme Olivine l’accueille. La vie continue. Deux filles s’ébrouent dans la maison. Diane et Reina jouent et se chamaillent énergiquement. Patiente. La jeune mère dirige la famille en douceur. Travaille au jardin. Fait régulièrement son pain. Nettoie la maison. Surveille attentivement sa couvée. Éduque consciencieusement ses trois enfants turbulents. Au bout de neuf ans vécus dans la colonie.

La famille Lachance déménage. Pointe-à-la-Frégate l’accueille. Le petit dernier. André. Se pointe alors le bout du nez. Toujours à l’ouvrage. Antoine est employé par Évariste Lebreux de P’tite-Vallée durant cinq à six ans. Il œuvre ensuite une douzaine d’années pour Julien Chicoine. Charroyage du bois avec un camion. Conduite d’un gros tracteur pour ouvrir des chemins de bois. D’un souffleur à neige pour dégager la route jusqu’à Mont-Louis. Antoine ne chôme pas… Alerte. Infatigable. Il besogne dix à douze heures par jour. À soixante-cinq ans. Repos. Juillet 2006. Je m’installe dans le village. Les travaux vont bon train dans ma nouvelle maison. Ma voisine Madame Olivine s’approche lentement. Sourire aux lèvres. Me salue. Cause soleil et vent. M’invite chez-elle.

Un peu plus tard, le voisin monsieur Antoine, rôde autour de ma maison. Avec sa voix bourrue… Son langage décapant. Il avance des remarques. Plutôt piquantes. Sur les réparations en cours. M’observe. J’ai une table dans la cave. La veux-tu? Si non, je la coupe en morceaux et j’la brûle! M’annonce malicieusement le voisin. Non! Non! Qu’je lui crie! J e veux la voir . Une grande table des années quarante. Ah! Je suis ravie! Elle a sa place dans ma nouvelle cuisine. Combien monsieur Antoine? Et lui de me répondre : Bah! C’est rien! Mais!!! Un p’tit gin peut-être!!! Me lance-t-il, le sourire en coin. Gros gin ou Dry Gin? Monsieur Antoine. Qu’je lui dis en riant. Avec sa voix grondeuse… Il me répond : Gros gin! Ben sûr!

Et quand Monsieur Antoine me raconte les temps difficiles. Les hivers d’antan. Les maigres salaires pour faire vivre sa famille. L’abondance du poisson qu’on pêchait su l’plain juste avant le souper. Abondance qui n’existe plus. Il y a une légère nostalgie dans son regard… Mais, virement de bord. Il lance une boutade bien sentie, dont il a le secret. Sérieux à nouveau. Il me parle de son dernier boss. Son chum. Julien Chicoine. Qu’il aimait bien. Souriante et digne. Mais un brin délinquante. .. Madame Olivine mange des bonbons à la cachette…. C’est un secret. Il ne faut pas le répéter… Toujours accueillante.

Parfois. Elle et moi, nous regardons ensemble la télé. Tout en grignotant des croustilles…arrosées d’un coke. Et pourquoi pas un peu de rêve! À tous les lundis soir, on joue au bingo sur la petite table qu’utilise madame Olivine pour pétrir son pain. Qui est d’ailleurs délicieux… Et le beau monsieur Antoine a lui aussi son péché mignon… Quand je lui apporte un petit pot de caramel de mon cru, son visage s’illumine de pensées. Que je n’ose détailler…. Le dimanche. Sagement. Olivine et Antoine se bercent tous les deux. Côte à côte.

Je les regarde. Bien endimanchés. La belle dame porte fièrement des boucles d’oreille. Un joli collier. Ses beaux cheveux blancs sont bien coiffés. Elle est toute pimpante. Lui. Tête blanche soigneusement peignée. Pantalon pressé. Chemise assortie. Le nez en l’air. L’œil vif. Élégant… Il fume. La porte s’ouvre. Diane et Gérard arrivent. On attend Reina et Réal qui montent de Gaspé.

Harry et Myriam entrent justement. Oui! Oui! Nous serons là dans quinze minutes , marmonne André Tico dit Coco-Bayou. Appuyée par Martine au téléphone. Et j’ai le bonheur d’être invitée dans cette charmante famille. J’en suis ravie. C’est comme si c’était ma deuxième famille. La mienne étant maintenant lointaine et minuscule. Une p’tite bière. Un peu de vin. De la musique.

Quelques pas de danse. La soirée s’anime. On cause de tout et de rien. Déjà 23 heures. Tous se retirent sur la pointe des pieds. Mes voisins. Un couple complice qui se regarde tendrement. Se sourit encore timidement. Se dispute gentiment depuis 60 ans. En harmonie avec les êtres qu’ils aiment, ils glissent à petits pas sur la vie. Souhaitons-leur un bonheur sans cesse renouvelé.

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