Gens de mer gens de terre

Dans No 07 - Septembre 2008. par

Déjà 350 livres de morues dorment au fond de la cale. Fier de ses prises! Mais inquiet! Le pêcheur a bien vu. Là-bas. Sur le promontoire de P’tite-Anse. Une vieille poche de farine suspendue à la corde à linge. Annonce de tempête. Conscient du danger. Mais affamé, il tente d’engouffrer son biscuit marin. L’échappe. La galette échoue lestement dans le fond de la cale. Parmi les poissons qui sautillent à chaque roulis des vagues. Le gros temps impose son rythme effréné. Furieuse. La pluie gifle rudement le marin. L’oblige à fermer les yeux. Détrempe ses manigaux. S’insinue malicieusement dans ses longues bottes. En cadence. Le vent s’agrippe au devanteau. Bouscule l’homme jusqu’à l’étrave. Maintenant. Il est seul dans la tempête. Toutes les autres barges se sont dirigées vers la Côte. Vite! Il faut fuir la tempête! Le grappin! Assis sur le pontage avant. Les deux pieds accotés sur le coddé. De toutes mes forces. Je tire sur l’haussière qui retient le grappin. Péniblement. Gagne le lest pouce par pouce. Tout à coup. Plus rien. À nouveau. J’essaie. J’enroule l’haussière sur l’étrave. Espère que le soulèvement de la barge arrache le grappin ou casse le raban. Rien n’y fait. Le grappin s’entête. S’accroche au fond de la mer. De plus en plus. La vague devient houle. L’embarcation s’agite. Pique du nez. S’enfonce dans le creux de la lame. Urgence. Je dois partir. Une grave décision s’impose : abandonner le grappin… Je n’ai pas le choix.

Alors, j’attache l’haussière à une rame et la jette à la mer. Même si je sais que sans le grappin, si le moteur manque, je risque de m’échouer sur les rochers. Et faire naufrage… Soulagée de son attache. La barge vire en travers de la houle. Le roulis la bouscule dangereusement. Vite! Le moteur! Le moteur est en marche à vitesse très réduite. Je redresse le bateau. Le derrière de la barge callé dans la houle. Impressionnant! Le mouvement des flots s’intensifie. L’échange de courant agresse d’avantage la vague qui s’amplifie à vue d’œil. Blanche. La mer écume. Le vent du noroît s’impose. Au large. Les vagues déferlent en longs rouleaux. Soudain. Trois vagues. Plus grosses que les autres. Se pointent sans avertir. Chavirement possible. Stupeur… Déjà! Arrive le rang des trois gigantesques vagues. Tant redoutées dans une tempête. La première casse sur l’étrave. Le nez du bateau fonce dans le creux de la vague. Mon souci! M’agripper à la barre. Ni le gouvernail! Ni l’hélice! Ne doivent sortir de l’eau! Encore plus grosse! La deuxième vague s’abat. En plein milieu du bateau… L’écume danse sur le pontage près de l’étrave. Espoir! La barge tient le coup. Lourdement. Généreusement. Les trois cent cinquante livres de morues stabilisent l’embarcation… qui reste acculée. Facilite la gouvernance. Le moteur est à son plus bas régime. Je tourne mon regard vers l’arrière… Ahuri! Pétrifié! J’attends… La troisième vague. La plus grosse. Quinze à vingt pieds d’eau. Déferle. Casse. Avec un fracas terrible sur le derrière de la barge qui vacille d’épuisement. Les trois-quarts du bateau disparaissent sous les embruns. Ma barge! Va-t-elle revenir à la surface…? Le temps s’arrête… Ha! Je respire! Le pontage a résisté. Mais… ma boîte à boëte a disparue. Ma gaffe et mon flocon d’eau ont rendu l’âme.

Puis… Lentement… très lentement. La barge se redresse en se tordant de tous ses membres. Courageuse! Elle a tenu bon! Accalmie. Allons-y! Pleine vitesse! J’avance. Au loin. Sur le Cap de Ptit-Anse. Je vois ma mère qui…. Sur le Cap du Ptit-Ruisseau, m’attendent quelques vieux pêcheurs. Encouragé. Je m’enligne vers la pointe du quai de Cloridorme. Il faut le contourner pour entrer dans l’anse. Et ça recommence! Des courants contraires s’affrontent. Une vague frappe la caye. Revient. La rencontre avec la houle du vent d’ouest fait des cabochons. Le bateau ne sait plus quel bord prendre… Bâbord? Tribord? Fatigué. Chancelant. Il tangue. Furieusement secoué par les remous. J’ai beaucoup de difficulté à contrôler ma barge… Soupir… Si j’avais plus d’expérience…! Je pourrais éviter ces dangereux remous! Mais…! Rapidement. Je m’empresse de contourner la caye pour entrer dans l’anse. Trop vite! Trop vite! Je manque de renverser. Mes yeux sont pleins d’embruns. Les frissons… La peur… Sursaut de fierté. Il faut garder son sang froid…! Que j’me dis. Tu es seul avec la mer en furie. Tu dois demeurer vigilant! Enfin! Je contourne le quai. Arrive à mon flat qui m’attend dans l’eau calme… Je l’accoste. Transfère le collet du flat sur l’étrave de la barge.

Attache le petit bateau à la barge. Maintenant. Je respire. Mes muscles se détendent… Je m’assis sur le pontage arrière. Reprends mes sens… À terre. Mon oncle Médé…. Monsieur Pierre. Quelques amis m’attendent… Un dernier effort. De la barge au flat, je transfère ma belle prise en prenant soin de ranger les morues dans un port approprié. Ainsi le flat paraît plus callé… Pendant ce temps. Sur la grève, les vieux pêcheurs descendent le wire (câble) du cabestan. Distribuent les lisses. Installent l’étal pour arranger le poisson. La cuve d’eau pour laver. Ouf! Je frappe à terre. De bons vieux pêcheurs accrochent le flat. Tournent le cabestan.

• Puis ça va? Dit mon oncle Médé.

•Je ne parle pas. Je ne veux pas faire paraître ma fatigue et mon stress…

• Ça va? Hein? Répète l’oncle.

• Oui! Un peu! J’ai laissé mon grappin au large…! Que j’lui dis.

• Tu as bien fait Ti-Pierre! Ta barge s’est très bien comportée…! Et l’oncle Médé de regarder intensément Ti-Pierre le jeune pêcheur de neuf ans…

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