Gens de mer, gens de terre

Dans No 05 - Juillet 2008. par

Bercée par la brise marine. La maison sommeille délicieusement… Deux heures quarante-cinq. En bas dans la cuisine, ça varnousse déjà. Deboute! C’est l’heure! Chantonne la maman. Un bâillement endormi étire l’ombre diffuse de la nuit. Froissement des draps. Craquement du plancher. Une tête ébouriffée se pointe dans l’escalier. L’odeur du pain réchauffe l’homme engourdi de sommeil.

•   Allez! La journée sera longue! Mange tes œufs et boit ton thé! Il faut être fort pour effectuer les manœuvres! Dit la femme.
Trois heures quinze. Une ligne rose maillée de petits filets dorés se pointe à l’horizon. Calotte et longues bottes sont sur le qui-vive. Vaillamment. Le pêcheur quitte le nid. SEUL … Franchit à pas craintifs. Une distance de deux mille entre P’tite-Anse et la grève de Cloridorme.

En arrivant sur la grève. Il saute dans le flat . Rame jusqu’à son tangon à environ dix brasses de profondeur. Lève les rets . Revient vers la grève pour démailler le hareng. Étend le filet sur le horse pour le faire sécher. Embarque la boîte à boëte dans le flat . Rame jusqu’à la grande embarcation. Attache son petit bateau. Monte dans la barge . Combatif. Il se chamaille un moment avec le petit moteur de sept forces Atlantique. L’oblige à s’évader dans un bruyant ronflement.

Paré à bâbord! Tocquetoc… quetoc… Trente-deux pieds de barge roulent sur les vagues. Un léger vent de terre pousse doucement l’embarcation loin de la Côte. Je dois bien être rendu à 30 brasses de profondeur. D’évaluer le pêcheur . C’est icitte que j’arrête.

Hardiment penché au-dessus de l’étrave. Il vérifie si l’ aussière est bien enroulée. Lance le grappin qui plonge résolument dans la mer. Erre entre deux eaux. S’agrippe finalement au fond parmi les algues. Et hop! Le travailleur de la mer saute en arrière du bateau. Met le devanteau . Enfile les manigaux . Prépare la boëtte . Il enlève les têtes. Réserve les trippes. Coupe le hareng en diagonale. Pique cinq morceaux de boëtte sur les crocs de chacune des deux lignes . Sans oublier d’y ajouter les tripes juteuses. Un succulent dessert pour la morue.

Stop! L’homme prend une grande respiration… Ferme les yeux, séduit par la musique de la mer…

Et c’est reparti. Il vérifie les avançons . Lâche les lignes à l’eau. Les « décarettent ». Sonde le fond pour ajuster la hauteur de la boëte , tout dépendant du courant. Enfin! Attache ses deux lignes au port à morue . Écoute… Écoute en tenant les lignes dans chaque main. Patiemment. Il attend … Attends que ça toque…

Ouf! Un petit moment de répit! Timidement le soleil arrondit le dos. La mer rougit de plaisir… Le pêcheur fixe l’horizon. Rêvasse. Mais … le courant impose son rythme.

La morue rôde. Peut-être… Ah! Un léger mouvement! Il sens un toque… toque… dans sa main. La ligne se raidit… Ah Yia Yia! C’est pesant! Une ramée de morues? Sûrement une vache ou un flétan? Il tire énergiquement la ligne. Scrute la mer. Voit du blanc. C’est une morue! Non…! Deux morues! Vaillamment. Il tire. Tire… C’est lourd! De peine et de misère… Embarque la grosse morue. Elle doit bien peser une trentaine de livres? La dégotte . La jette dans la cale . Lestement. Monte la petite morue d’une quinzaine de livres. Toque! Toque! Et v’la la deuxième ligne qui craque … L’avant-midi s’annonce généreuse…

Déjà onze heures trente. Gargouillement dans l’estomac. Le pêcheur reluque son biscuit marin…Jette un œil vers le large. Surprise! La mer est blanche. Moutonne. Rapidement le vent fraîchit. Le clapotis des vagues se bouscule. L’écume envahit le pontage . La barge oscille des hanches. Téméraire. Éole le Dieu des vents. L’encercle en sifflant… Esclave de l’aussière , la belle cherche à s’évader. Son compagnon le gouvernail . S’emballe. De plus en plus de nuages teintés de gris cheminent côte à côte. Le gros temps. S’installe…

Le marin est de plus en plus nerveux. Tourne son regard vers la Côte.

Là-bas. Sur le promontoire de P’tite-Anse. Une vieille poche de farine suspendue à la corde à linge. S’agite. Frénétiquement. Vite! Vite! C’est le signal du retour à terre.

DANGER …!

******************************* Prochaine parution :

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p style= »text-align: justify; » align= »justify »>Le retour au cœur de la tempête

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