Gens de mer, gens de terre

Dans No 03 - Avril-Mai 2008. par

Il n’y a pas tellement longtemps, j’ai été invitée à un premier repas chez une famille québécoise d’origine chilienne, des gens de mer venus d’ailleurs. Le père assis au bout de la table. La mère à sa droite près de la cuisinière. Les trois filles, réparties autour de la table. Ils sont cinq. Attentifs. Concentrés sur la géographie en relief déposée dans leur assiette. Glisse. Louvoie le couteau. Erre la fourchette à travers l’escarpement du pays. Montagnes et rivières forment en miniature le paysage du Chili. Silence ! Un silence plein de paroles flotte doucement dans la pièce. Les jeunes filles échangent des regards, des sourires. À mots feutrés, une conversation s’engage. La plus jeune émet une opinion. Lentement, discrètement, avec une douceur exceptionnelle, chacune à tour de rôle exprime son point de vue. Tous écoutent attentivement. Partagent leurs préoccupations. Leurs espoirs. Leurs joies. Je suis impressionnée. Je me souviens. Dans les années soixante, une famille québécoise, la mienne, vivait cette même complicité durant les repas. Cette qualité d’écoute et de communication du clan. Cette politesse du partage. Ce respect de la parole exprimée par un membre de la famille. Nous étions cinq. Mon père avait sa place au bout de la table. Ma mère près de la cuisinière. Mes deux frères et moi complétions le décor. La vie était un théâtre permanent. Chacun et chacune avaient un rôle précis à défendre. Parfois un peu de contestation mettait du piquant dans la conversation, mais les parents veillaient à l’harmonie du groupe. Qu’en est-il aujourd’hui des repas pris en famille? On mange en regardant la télévision. Sur le bord du comptoir. Devant son écran d’ordinateur. Dans les restos «fast food». Que devient la communication intergénérationnelle? Les discussions animées autour du repas familial? Je ne veux pas être nostalgique. Mais je soupçonne une grande solitude entre les membres des familles québécoises. Fractionnées. Divisées par la modernité. Balayées par la communication à grande échelle. Aujourd’hui, quelle est la signification du mot famille. ? Dans ce pays de contrastes et de solitude, qui est le nôtre, pourquoi ne pas profiter de cette richesse à portée de sourires, de paroles, parfois tout près de chez-nous. Cette richesse culturelle des gens d’ailleurs qui viennent s’installer au Québec. Je dis bravo à cette famille « chiliquoise » qui conserve, comme dans un précieux écrin, cette solidarité familiale. Cette culture du partage, de l’entraide, de l’amitié, dont je profite sur la pointe des pieds. Avec ravissement.

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