Gens de mer gens de terre

Dans No 10 - Décembre 2007. par

Gilberte Francoeur, maîtresse de poste

Début décembre 1952. Les Fêtes approchent à grands pas. Fébrilement, les femmes du village feuillettent le catalogue de Dupuis & Frères. Accourent au Bureau de Poste qui est attenant à la maison de Madame Dedé dit Gilberte Francoeur dit Bizoune. Avec dextérité, la postière de Pointe-à-la-Frégate prend note des commandes :
• Une nouvelle nappe pour le Réveillon de madame Caron!
• Une robe agrémentée de fils dorés pour le Sept-Carré de madame Fournier!
• Deux 40 onces de Whiskey pour Les Portipis.
• Une cravate à carreaux pour la grande gigue à Léo!
• Un set de vaisselle pour Les Gadelles!
• Trois 60 onces de Gin pour Les Pieds-Mousin!
Madame Dedé est débordée. N’oubliez pas d’apporter votre argent! Vous devez payer sur réception de la marchandise (C.O.D.), Sinon…!

Dix-huit décembre. La tempête fait rage. Les routes sont impraticables. Même le Snow ne passe pas. Trois jours déjà que le courrier se fait attendre. Les villageois sont inquiets. Nerveux. La postière est dans tous ses états. Tant pis! Cinq heures. Elle tourne la pancarte : FERMER.

Pour se détendre et tromper l’attente des colis, une p’tite partie de cartes après souper! Un bluff à cinq-dix! La soirée est animée. Six joueurs se partagent l’argent et la bière. Madame Dedé est de la partie. On sonne. Stupeur. La police! Vite! On fait disparaître l’argent en-dessous d’un coussin. Tire les cartes dans le poêle. Cache la bière sous la table.

La porte s’ouvre. Un bonhomme de neige apparaît… C’est le facteur épuisé qui dépose son énorme sac postal. Ouf! On l’a échappé belle…
Le soir même, la postière fouille dans le sac pour retirer ses colis…

Ah! Que je suis heureuse! Un sucrier fait à la main! Depuis dix ans, Madame Fecteau, aujourd’hui montréalaise mais native de Cloridorme, m’envoie un morceau à chaque année…

La nouvelle se répand comme une traînée de poudre. Le courrier est arrivé! On fait la file. Léo a oublié son argent. Il argumente. Madame Caron fait le dos rond : ce n’est pas la couleur de nappe qu’elle a commandée. Tiens une lettre d’un étranger. Un coeur dessiné sur l’enveloppe. On spécule. Chut! C’est secret! dit la postière. D’une patience à toute épreuve, madame Dedé gère avec doigté tout ce beau monde en effervescence. Parés pour les Fêtes. Tous repartent en riant avec leurs paquets sous l’bras.

Trente-neuf ans de travail assidu. De 25 à 64 ans, madame Gilberte a travaillé au bureau de poste de Pointe-à-la-Frégate, ensuite à celui de Cloridorme. Toujours active et d’une vivacité d’esprit étonnante, ce petit bout de femme aime toujours jouer aux cartes et faire des mots-croisés particulièrement difficiles. Chapeau madame Dedé!

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