Gens de mer gens de terre

Dans No 09 - Novembre 2007. par

• Demain, je pars avec les copains. Enfin! Pour la première fois, je vais prendre l’avion. Je m’en vais à la guerre dans les Vieux-Pays. Bof! Ça n’me fait pas peur.

L’affrontement 1939-1945. Ils étaient jeunes. Ils étaient beaux. Certains sont revenus. D’autres pas. Ceux-là, ne sont pas ici pour en parler. Il ne faut pas les oublier.

Trop tard. J’ai raté le début du film.
• Bon! Que se passe-t-il? Qui est le méchant? Qui est le héros? Ah oui! C’est le débarquement! C’était où déjà?

• En Normandie! Cocotte! Dit le frérot Daniel, qui a connu des copains soldats de Cloridorme, qui sont morts au combat.

Le 6 juin 1944. La plage est sombre. La colère gronde. Ce n’est pas du cinéma. Tous ces jeunes. Marchent. Crient. Certains tombent sous les balles allemandes. L’unité de la troisième division, dont Emilien Dufresne fait partie, court vers son destin. Objectif : 40 soldats canadiens doivent arracher à l’ennemi les six terrifiants canons 88mm. Mission accomplie. Repos. Le 7 juin à 2 heures du matin, une troupe de 200 allemands récupèrent les canons.

Une pub!. Vite. Je cours chercher un petit verre de Porto et une tablette de chocolat noir. Je ne veux rien perdre de l’action. Crie à Daniel :

• Qu’est-ce qui se passe Daniel ?

• Les Allemands les ont fait prisonniers! jure D.!

Prisonniers de guerre. En Allemagne. Une marche forcée de Breslau à Hanovre. Quarante-deux jours. Huit cent kilomètres. Vingt milles prisonniers les vêtements en lambeau errent sans but. Dans son baluchon Émilien conserve : un chandail, un sous-vêtement et le précieux cahier de notes. Son calepin d’espoir. Au menu, patates, pain sec et quelques gouttes d’eau.

En Gaspésie, les hommes sont de bons marcheurs. les années quarante, on se déplace d’un pas vif entre les villages de Pointe-à-la-Frégate à Mont-Louis. Les hommes marchent durant de longues heures dans la forêt. Emilien est habitué à l’effort. Un plus! Pour le jeune de Pointe-à-la-Frégate et son compagnon d’épaules, Grégoire Veilleux de Causapscal. Moments émouvants. Ils se sont retrouvés quarante ans plus tard.

Calée dans mon fauteuil, je regarde distraitement le film sans ressentir vraiment beaucoup d’émotion. Ce n’est que du cinéma après tout! Je déguste une bouchée de chocolat. L’emprisonne en dessous de ma langue. L’arrose d’une gorgée de Porto… Un délice d’une sensualité exquise! Daniel en veut aussi. Ok! D! Moitié moitié.

Cadeau de la Croix-Rouge. Les prisonniers tendent la main. Le partage pour tous. Du chocolat! Un pur bonheur! Épuisé. Affamé. Émilien déguste le nectar. Lentement. Très lentement. Ému, il murmure :

• Un baume pour mes papilles. Doux. Onctueux pour tout mon être. Il me réconcilie avec ma vie de prisonnier.*

J’ai un pincement au cœur. Est-ce le chocolat ou le témoignage lumineux de cet homme? Engourdie par le porto. Les yeux mi-clos. J’abandonne les images irréelles.

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p style= »text-align: justify; »>Novembre gris. Souvenir imprécis. La mémoire passe. D’autres guerres continuent. Le film n’a pas de fin. Il se renouvelle sans cesse. Ailleurs. Si loin et si près de chez-nous. jeunes y accourent dans l’espoir peut-être d’y vivre d’inquiétantes aventures. D’y découvrir des supers héros. Si au moins ils avaient des casques bleus, comme dit Monsieur Émilien, qui n’oublie pas la poussière sablonneuse. Âcre. Souillée. D’une certaine plage maintenant. Belle. Silencieuse.

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