Le paysage québécois menacé par les éoliennes

Dans No 06 - Août 2007. par

Les familiers de la Gaspésie savent que la vue plongeante qu’on a sur le petit village de Grande-Vallée du belvédère aménagé quelques centaines de mètres plus haut sur la route 132 éclipse n’importe quel autre paysage célèbre en Amérique du Nord. Mais ce paysage est menacé, tout comme ceux, mi-champêtres, mi-maritimes qui ravissent les touristes en visite dans le Bas-Saint-Laurent. Le péril a un nom : éoliennes.

« On veut implanter des parcs d’éoliennes dans le Bas-Saint-Laurent et dans la vallée de Baie-Saint-Paul, mais plusieurs des sites envisagés sont des paysages qui doivent être protégés », s’indigne Mario Dufour, président de la commission des viens culturels du Québec. « Le paysage aussi a une valeur patrimoniale et nous exerçons des pressions pour qu’on tienne compte du paysage dans une future loi sur la protection du patrimoine. »

Ce souci du paysage est l’aboutissement d’une réflexion amorcée voici 85 ans. C’est en 1922 que le gouvernement du Québec, alors dirigé par Louis-Alexandre Taschereau, a adopté la première loi canadienne sur la protection du patrimoine. Une loi qui se traduisait notamment par la création de la Commission des monuments historiques, devenue, en 1972, la commission des biens culturels. L’actuelle commission des biens culturels, qui est composée de 123 membres issus de différents horizons (architectes, archéologues, archivistes, chercheurs universitaires…), n’a aucun pouvoir décisionnel. « Nous étudions, nous évaluons et nous émettons des recommandations à la ministre de la Culture qui, elle, prend les décisions, explique Mario Dufour.

Au départ, on se préoccupait surtout de protéger les édifices et les immeubles où avait habité un personnage important pour l’histoire du Canada ou encore ceux qui avaient été le théâtre d’événements marquants. Cela consistait surtout à interdire la démolition de l’édifice et à apposer une plaque identifiant le personnage ou l’événement en question. Mais la conception de protection du patrimoine a évolué. Après les bâtiments à caractère historique, on s’est penché sur le patrimoine architectural puis sur les biens meubles : archives, œuvres d’art, mobilier…

« Aujourd’hui, nous nous intéressons aux paysages et aux biens immatériels, dit le président de la Commission. Les biens immatériels, ce sont des savoir-faire ou des métiers menacés de disparition : facteurs d’orgues, tailleurs de pierre, sculpteurs d’églises. Une religieuse qui façonnait des jésus de cire comme c’était la tradition chez les augustines, ou un vieux tailleur de pierre qui meurt, cela équivaut à une bibliothèque qui brûle, dit Mario Dufour, parodiant la diction africaine. Alors nous incitions les chercheurs à recueillir leurs témoignages en les interviewant ou en les filmant.

La Commission a réussi à faire étendre le parapluie de la loi sur neuf arrondissements historiques (le Vieux-Québec le Vieux-Montréal, le Vieux-Lévis, l’arrondissement historique de Beauport, etc.…), sur un arrondissement naturel (Percé et ses environs) et, depuis 2005, sur un arrondissement historique et naturel, le mont Royal. « Si la ville, cédant aux pressions de certains promoteurs, accorde un permis de construire sur une partie du mont Royal, il ne sera pas valide tant que la ministre des Affaires culturelles n’a pas accordé des permis », observe Mario Dufour.

Un bien culturel appartient à tous les Québécois. « L’île d’Orléans, qui est classée arrondissement historique, n’appartient pas seulement aux propriétaires de maisons et aux agriculteurs qui possèdent la terre : c’est un trésor collectif qu’on ne peut altérer sans respecter certains critères. »

Les paysages aussi sont un bien collectif. Et la Commission des biens culturels qui célèbre, cette année, son 85e anniversaire, entend le faire reconnaître dans le Livre vert sur le patrimoine qui sera publié l’automne prochain et qui devrait servir de pense-bête aux législateurs qui élaboreront la nouvelle loi sur le patrimoine.

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