Gens de mer, gens de terre

Dans No 03 - Avril-Mai 2007. par

Nous sommes en 1930-40. Deux touristes de Toronto visitent Pointe-à-la-Frégate. S’arrêtent au dépanneur pour effectuer quelques achats. Do you speak english ? Panique. Le marchand ne les comprend pas. Envoie chercher madame Katleen Rahel. Irlandaise native de Douglastown.

Celle-ci accourt. Traduit de l’anglais au français. Fraternise avec madame Pollard et son époux Harry. Les deux femmes s’échangent leurs adresses.

Rapidement. Deviennent amies. S’écrivent à chaque semaine durant vingt-cinq ans.

Kathleen Rahel, mère d’Olivine et de Fabiola, raconte à son amie ses petites et grandes joies. Lui parle de ses enfants et de son village. Les femmes se rencontrent à nouveau. Des invitations de voyages font rêver.

•    On m’appelle Lola. J’ai 14 ans. Je suis curieuse. Le 14 août 1941, accompagnée de madame Harry Pollard, je quitte Pointe-à-la-Frégate. Toronto m’attend. Séjour et ballades dans la ville; voyage aux Chutes Niagara; visite à Boston, c’est le rêve. Je découvre des grandes cités, des gens différents, d’autres paysages. Tout me fascine. J’ai presqu’oublié mon petit village gaspésien.

•    Fin septembre. Je reçois un télégramme de ma mère qui me prie de revenir sans faute à la maison pour ne pas rater l’école. C’est sans appel.

Le 5 octobre, à regret, je prends le train Toronto-Montréal. De là, j’embarque sur le traversier Nord-Gaspé. Débarque au quai de Petite-Vallée le 8 octobre au matin. C’est mon premier voyage. Je suis toute fière de raconter mes aventures à mes deux frères et quatre sœurs.

L’œil brillant. La jeune Olivine, qui a tout juste12 ans, écoute attentivement le récit du voyage de sa sœur aînée. Se dit en rêvant : moi aussi je veux découvrir le monde.

Quatre ans plus tard. Fin septembre 1945. C’est le grand départ. Olivine a 16 ans. Fabiola en a 18. Sur invitation de madame Pollard, qui paye le voyage, les deux comparses prennent le train Gaspé-Toronto.

•    Dis-moi Olivine, tu n’as pas oublié l’adresse de madame Pollard ? lui rappelle Lola.
•    Légèrement impatiente, Olivine lui précise : Mais non! C’est le 341, Main Street, Danforth, en banlieu de Toronto. Soupir! Nous y serons dans trois jours!

Sur le quai de la gare, madame Pollard et son mari accueillent les jeunes filles à bras ouverts. Les deux sœurs partagent une chambre dans la maison du couple. Mais la consigne est claire.

•    Vous ne devez jamais parler en français. Vous  apprendrez ainsi plus facilement à communiquer en anglais. dit madame Pollard.

•    C’est difficile! Il faut se cacher pour se parler! chuchote secrètement Olivine. Ce qui fait sourire Fabiola.

Elles trouvent un emploi en usine. Chez Peanuts Planters. Hommes et femmes de différentes nationalités s’y côtoient. Travail répétitif. De neuf à seize heures, Olivine met des petits sacs de peanuts dans de plus grands sacs. En plus du même travail, Fabiola, qui maîtrise davantage l’anglais, s’improvise traductrice. Le transport en autobus jusqu’à l’usine est d’environ une heure. Durant le trajet, elles peuvent observer les autres voyageurs. Échanger des commentaires en anglais… Découvrir la métropole.

Pendant un an, Olivine et Fabiola Roy travaillent en équipe. Apprennent une langue seconde. Partagent leurs activités quotidiennes avec leurs hôtes. Visitent Toronto. S’ouvrent à d’autres réalités tant urbaines qu’ethniques.

Été 1946. C’est le retour Toronto-Gaspé en train. Elles se promettent de retourner à nouveau dans la grande ville. La vie en décide autrement. Deux ans plus tard, en 1948, les deux sœurs font un mariage double avec deux jeunes hommes de leur village. Normand et Antoine.

Olivine a une santé fragile. Madame Pollard l’invite à nouveau en 1954. Elle voyage seule. Prend le bateau au quai de Petite-Vallée jusqu’à Montréal. De là, le train pour Toronto. Olivine séjournera un mois chez son hôtesse. Retour dans son village. La vie continue.

Dans les années quarante. Deux jeunes filles quittent leur petit village gaspésien, pour aller vivre et travailler dans une grande ville anglophone. C‘est tout un défi. Il faut se souvenir que tout est différent et nouveau. Aujourd’hui, madame Fabiola installée à Petite-Vallée et madame Olivine de Pointe-à-la-Frégate gardent de ce morceau de leur jeunesse, un souvenir impérissable.

Prochaine parution
La shop à Jean-Pierre dit Pierre

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