Les aînés et les valeurs de la foi

Dans No 01 - Février 2006. par

Félix-Antoine Savard nous a laissé une belle petite parabole. Il imagine la racine d’un arbre dans le sol (ce pourrait bien être celle de notre jeune sapin). Elle dit : « Je suis aveugle, c’est noir tout autour, mais je me fie à mon plus haut bourgeon. » Le plus haut bourgeon de notre sapin est responsable de sa croissance en hauteur. Il pointe vers l’azur, à l’image de notre vie qui se déroule entre un humus et un azur.   J’aime penser que cette racine qui se fie à son plus haut bourgeon représente les valeurs de la foi. Par définition, être croyant(e), c’est se fier à quelqu’un. Or, pour nos ancêtres – comme pour la plupart des aînés présentement – la foi chrétienne avait une place centrale dans la vie. Certains ont pu affirmer qu’il s’agissait d’une foi sociologique, c’est-à-dire une foi partagée par l’ensemble de la société. Elle n’en était pas moins personnelle pour autant. Demandez à ceux ou celles qui ont accompagné nos grands-parents ou nos parents sur le lit de leur dernière maladie si leur foi était superficielle. Il faut les avoir vus affronter ce moment capital de leur vie dans la sérénité, souvent en serrant dans leurs mains le crucifix de leur chapelet, pour reconnaître la profondeur de leur foi.   Et la croix en était le signe. Elle était tracée sur leur front dès le baptême et au dernier instant de la sépulture. Entre ces deux moments, le signe de la croix rythmait leur vie, au réveil et au coucher, au moment de jeter en terre les premières semences ou de monter dans la barque pour la pêche.   La croix, nos ancêtres l’ont dressée au sommet du clocher de leur église, comme un lien entre ciel et terre et pour marquer la dimension verticale de la vie. Ils l’ont plantée au carrefour des routes, comme pour rappeler qu’elle donne de la direction à une vie.

Ils l’ont dressée au sommet des montagnes comme une invitation à regarder plus haut et plus loin. Ils l’ont fixée au mur des salles municipales pour affirmer que le message évangélique peut éclairer la vie sociale, politique et économique. Ils l’ont clouée sur le mur des classes indiquant par là que Jésus-Christ est un maître de vie. Ils l’ont placée aussi sur le mur de la cuisine et c’est devant elle que se faisait la prière en famille. Aussi bien dire qu’elle était au cœur de la vie. D’ailleurs, quand elle est vraie, la foi ne peut être ailleurs qu’au cœur de la vie. Elle joue le rôle d’un aimant qui disposerait dans son champ magnétique l’ensemble des convictions et des valeurs d’une personne.   Bien sûr, il n’est pas simple de communiquer sa foi aujourd’hui. C’est plus difficile que de faire passer l’eau et les sels minéraux des racines jusqu’au tronc et aux feuilles. La foi est inévitablement plus personnelle, parfois au terme d’une longue recherche. J’emprunterais ici l’image de la petite Bernadette à Lourdes. La Vierge lui dit d’aller boire à la source. Or, on ne voit pas de source. Bernadette commence alors à creuser dans le sol et l’eau jaillit. D’une manière ou de l’autre, chacun doit creuser sa source. L’eau pourra être une spiritualité, une foi, une foi exprimée par des gestes religieux, une foi nourrie dans une Église. Pour ma part, je ne surprendrai sûrement personne en affirmant que, d’après mon expérience, le message de Jésus va dans la direction de mon plus haut bourgeon. Il s’est avéré pour moi un chemin d’humanisation.   Je vous laisserai deux brèves affirmations qui pourraient indiquer deux façons dont les aînés, comme tout autre croyant(e), peuvent témoigner de leur foi. La première remonte à près de 2000 ans : « Voyez comme ils s’aiment. » La deuxième est du chansonnier Robert Lebel : « La plus belle des paraboles, c’est le chant de votre bonheur. »   Conclusion   Je conclus rapidement ce propos déjà suffisamment long.

En rappelant que grâce à la racine, l’arbre peut demeurer en état de croissance jusqu’à sa mort. Même quand la cime est décharnée et qu’un cône de pourriture monte dans le tronc, des plages de cellules à la base de l’écorce et aux extrémités des petites branches permettent de continuer la croissance. Il y a là, me semble-t-il, une belle image de ce qui peut se produire pour chacun de nous : grandir jusqu’à notre mort. C’est ce que propose le livre bien connu d’Elisabeth Kübler-Ross : « La mort, dernière étape de la croissance ». Plus que jamais sans doute, cette croissance s’effectuera dans le sens de notre plus haut bourgeon. Dites-moi, est-ce que ça ne serait pas en déployant notre « formidable capacité d’aimer »? Pour des personnes croyantes, c’est en même temps la mise en œuvre du premier et grand commandement qui jaillit du cœur de notre être et qui se résume en deux petits mots : « Tu aimeras…tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur… tu aimeras ton prochain comme toi-même. »

Bertrand Blanchet Archevêque de Rimouski

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