La fourchette

Dans No 01 - Février 2006. par

Il m’a prise par la taille, soulignant ainsi sa finesse. Il me tenait délicatement, me posant parfois près de lui. Il a approché ses dents des miennes, a savouré toutes les saveurs qui s’y trouvaient. L’expérience, il l’a répétée, encore et encore. Mais, parfois, il me délaissait pour parler avec une autre, un différent langage. Ce n’était pas la même ambiance, pas le même rythme dans les gestes. Je lui étais exclusive.

De temps à autre, tout en conversant avec sa voisine, il me triturait, parcourait les lignes de mon corps avec ses doigts, tendrement. Comme s’il voulait réchauffer mon corps froid et lisse, polir sa surface. Pourtant, je brillais déjà avec tant d’éclat. Entre lui et moi, un lien unique existait. Je lui étais utile, et grâce à lui, je me sentais importante. J’ai eu tellement de regrets lorsque j’ai songé que je ne suis pas affûtée, moi. Grâce à lui, je me sentais toute autre. Quand il a cessé subitement de parler pour approcher sa denture de la mienne, je me suis sentie revivre. Rien ne me réjouit plus. C’était un plaisir éphémère, et j’en ai profité. Car, déjà, il me repoussait pour boire. Et l’opération s’est répétée, sans arrêt. Et l’opération s’est répétée, sans arrêt. J’approchais de sa bouche, puis il me déposait. Je lui ai glissé des mains maintes fois. Il n’est pas maladroit, uniquement nerveux.

Ses doigts sont agiles, ses paumes délicates. Il pouvait me faire tourner sur moi à une vitesse telle que je craignais de m’envoler à l’autre bout de la pièce. Mais l’essence de notre relation relevait du contact physique. Même si mes dents étaient plus longues que les siennes, elles trouvaient une façon de se lier l’une à l’autre. Il m’a embrassée ainsi durant deux ou trois heures, toujours avec sa compagne, sans pudeur. J’étais intimidée par son insistance. C’est que son appétit était vorace, ce soir-là. Puis, il a décidé de me laisser choir, toute seule, au bord de la table. Ses empreintes marquaient ma peau, rendue froide, sans vie, pourrait-on croire. Si tu avais vu son regard au moment où il convoitait la main de l’autre… Je sais, je ne devrais pas être jalouse. Mais je n’y peux rien. Il m’a reprise, afin d’achever ce qu’il avait entrepris. De très belle façon, d’ailleurs. Il a poursuivi son manège encore quelques fois. Puis, dans un mouvement que je n’ai pas encore compris, m’a envoyé valser sur le plancher ciré. Il s’est excusé, m’a relevée avec précaution. Il m’a portée avec lui dans une salle avec une immense baignoire. Presque une piscine. Il l’a fait mousser, et m’y a plongée. Il m’a savonnée des pieds à la tête. M’a rincée, essuyée. L’eau chaude m’avait réchauffée, je me portais mieux. J’étais luisante de propreté. Il m’a fait une dernière caresse, a ouvert la porte et m’a couchée dans le noir. J’y dormirai jusqu’à ce qu’il revienne m’y chercher. J’aime bien cette vie. Ce qu’il y a de dommage, dans mon univers, c’est que je suis prêtée à de nombreux hommes. Je me prostitue. Et même si chacun d’eux termine la soirée en me lavant doucement, je reste froide. Ce n’est pas facile d’être une fourchette dans la demeure d’un célibataire. Elles n’a pas de propriétaire.

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