Que serait l’arbre sans ses racines ?

Dans No 09 - Novembre 2005. par

Introduction

Si vous allez dans la forêt, en ce temps-ci de l’année, vous trouverez facilement des cônes de sapin. Détachez les écailles qui les recouvrent et vous trouverez généralement une petite graine liée à un aileron transparent. Vous pouvez l’enfouir dans l’humus et, le printemps prochain, vous avez de bonnes chances de voir la graine produire d’abord une petite racine, puis un petite tige qui se dresse et grandit peu à peu. Au bout de 10 à 15 ans, vous pourrez peut-être le couper pour en faire votre arbre de Noël. Cette petite graine paraissait bien banale, mais elle dissimulait une sorte de mystère. Elle possédait en elle-même un véritable plan d’architecte pour un sapin avec sa silhouette en étage, sa belle teinte d’un vert profond et son magnifique arôme. Quel parfum en effet que celui du sapin récemment coupé et entré tout frais dans la maison!

De fait, un jeune sapin, qui pousse droit dans la clairière d’une forêt, est un magnifique représentant de la vie. Il manifeste tant d’équilibre entre le tronc, la disposition des branches entre elles, le rattachement des aiguilles sur les branches. Pourtant (du moins à ma connaissance), il n’existe pas de centre unique de contrôle dans un arbre, l’équivalent d’un cerveau et d’un système nerveux. La croissance se fait à partir de plages de cellules à la base de l’écorce pour permettre un accroissement en diamètre et à l’extrémité des petites branches pour assurer un accroissement en longueur. Et pourtant chaque espèce d’arbre possède une silhouette caractéristique, toujours remarquablement équilibrée. Cet arbre témoigne d’une grande harmonie dans ses relations avec la roche-mère, le sol minéral, la nappe phréatique, l’humus, l’air environnant, le climat régional, le soleil, etc.

On peut le considérer comme une belle parabole de la vie humaine dans sa quête d’équilibre intérieur, de fidélité à son enracinement génétique, d’harmonie avec son milieu. Faisons donc de ce petit sapin le point de départ de notre réflexion sur notre condition d’aînés.

1 -La racine

Arrêtons-nous d’abord à la racine et à ses fonctions.

1.1 Insertion de l’arbre

Grâce à sa racine, le petit sapin va assurer son insertion dans un lieu précis. Elle va lui conférer la stabilité qui lui est nécessaire. La semence va tenter sa chance un peu partout : dans un tronc d’arbre en décomposition, sur le flanc d’une falaise, etc. L’important est de se fixer quelque part.

Cette fixation est possible parce que la racine se développe en étant attirée vers le centre de la terre (les biologistes parlent de géotropisme positif)… Ce phénomène paraît banal, mais on réalise qu’il l’est moins lorsqu’on considère que la tige, elle, est plutôt attirée vers le ciel (ce que l’on désigne par un géotropisme négatif). Puisque la racine et la tige se prolongent l’une l’autre, il y a donc, entre elles, une région où la croissance prend des directions opposées.

Fait remarquable, la tige ne se développera pas tant que l’enracinement ne sera pas bien assuré. Souvent, la croissance d’un petit arbre sera quasi nulle pendant 2 ou 3 ans parce que la racine n’a pas vraiment trouvé sa place ou le filon d’eau qui va lui permettre de grandir.

1.2 Nutrition

En plus de stabiliser la plante, la racine assure la nutrition de l’arbre. Les grosses racines ont une fonction structurante, stabilisante, tandis que la nutrition de l’arbre s’effectue par les radicelles. Tout comme dans notre corps, les artères et les veines remplissent la fonction d’une tuyauterie; les échanges vitaux s’effectuent au niveau des capillaires, directement avec les cellules.

Les radicelles absorbent donc l’eau, les sels minéraux et l’oxygène dissous dans l’eau. S’il n’y a pas d’oxygène dans l’eau, la nutrition est compromise : les sels minéraux ne sont pas absorbés.

Ce fut une surprise, un jour, de découvrir qu’un arbre pouvait croître sans sol minéral ou organique. Il suffit de faire baigner la racine dans une eau oxygénée où il y a des sels minéraux.

Comme on le sait, la substance vivante est fabriquée dans les feuilles vertes. La chlorophylle des feuilles a une capacité que nous ne possédons pas : celle de capter l’énergie solaire. Avec cette énergie, elle peut lier ensemble les atomes de carbone pour produire de la matière organique, en premier lieu du glucose. Pour notre part, lorsque nous nous exposons au soleil, nous sommes incapables de fixer son énergie. Le plus grand bénéfice que nous en retirons est de fabriquer de la vitamine D.

1.3 Lieu de stockage de réserves

La racine fixe et stabilise la plante, elle la nourrit. Elle constitue également un lieu de stockage de réserves, sous forme d’amidon. Cela est particulièrement évident dans les plantes à bulbes qui, grâce à ces réserves, sont prêtes à fleurir dès les premiers rayons du soleil printanier. Dans la racine d’un arbre, ces réserves vont contribuer à la formation de la sève.

2. Les racines et les aînés

2.1 Les racines et la fidélité

Chaque cellule des racines de notre petit sapin possède un bagage génétique. C’est l’ADN de ce code génétique qui va déterminer la forme du sapin, sa taille, la texture de son bois, etc. La racine pourra remplir sa fonction de racine dans la mesure où elle sera fidèle à son code génétique. Autrement les échanges vitaux avec la tige seraient impossibles.

2.1.1 Fidélité au don de la vie reçu des ancêtres

Les aînés portent un intérêt particulier à l’histoire de leurs ancêtres – beaucoup plus que les jeunes. Ils ont l’intuition, très juste, qu’en connaissant leurs ancêtres, ils se connaissent un peu mieux eux-mêmes. Ils découvrent ainsi une part de leur identité.

Du même coup, ils apprécient la valeur de la fidélité de leurs ancêtres qui a permis à la vie et à l’amour de traverser les générations. Or, à mon sens, la première fidélité, nous la devons à nous-mêmes, au potentiel de vie qui nous a été confié quand nous l’avons reçue. Car notre mission, comme êtres humains, c’est de saisir la vie, et pas seulement du bout des doigts ou du bout du cœur, mais à pleines mains et à plein cœur afin de la redonner à notre tour, physiquement, spirituellement ou moralement. C’est ce que vous avez fait, chacun à votre manière. Il y a quelques jours, je présidais une célébration pour le centième anniversaire d’une dame, Corinne Boucher, au Centre Hospitalier d’Amqui : 8 enfants, 37 petits-enfants, 31 arrière-petits-enfants, 2 arrière arrière-petits-enfants. Je me souviens du centenaire d’une dame Bourque, aux Iles-de-la-Madeleine. On m’avait dit qu’en calculant tous ses descendants directs, on atteignait le nombre de 100. Vous pourriez vous-mêmes citer plusieurs cas semblables.

Permettez-moi d’ajouter un exemple plus personnel : celui de mon ancêtre Pierre Blanchet et de son épouse Marie Fournier. L’ancêtre Pierre Blanchet est arrivé au Canada en 1665 ou 1666. En 1670, il a épousé Marie Fournier, l’arrière-petite-fille de Louis Hébert, le premier colon. Ils ont eu 16 enfants dont 9 n’ont pas atteint l’âge de 7 ans. Une certaine année, ils ont porté les 3 plus jeunes au cimetière, sans doute à la suite d’une épidémie. Le dernier enfant, qu’ils ont appelé Louis, est arrivé près de 5 ans après le précédent – une surprise probablement car il est né 31 ans après le mariage de ses parents. Il semble que son père l’aimait bien. Il aurait souhaité qu’il devienne prêtre et il aurait même réservé une portion de terrain dont le bénéfice aurait servi à ses études. Mais le petit dernier n’est pas devenu prêtre. Sauf qu’un de ses petits-fils, François, est devenu médecin. Il a pratiqué un certain temps avec un médecin de l’armée britannique puis est allé compléter ses études à New York. À son retour, on l’a considéré comme un des pionniers de l’art chirurgical au Québec. Un de ses neveux, Jean, devient médecin à son tour et fait des études médicales à Paris et à Londres. De retour au Québec, il aide à la naissance de 12,000 enfants, il contribue à la fondation du journal Le Canadien pour la défense des droits des canadiens français et on l’appelle « le médecin des pauvres ». Un neveu de ce deuxième médecin, Joseph-Goderic, devient également médecin. Il se lance en politique et devient le premier orateur canadien français à la Chambre des communes et aussi orateur à l’Assemblée législative du Québec. Le petit dernier n’était pas devenu prêtre; il avait plutôt donné 3 médecins de grande valeur qui ont probablement contribué à éliminer des épidémies comme celle qui avait décimé sa famille. Ce qui n’est pas moins intéressant, du moins pour moi, je descends, moi aussi, de ce petit dernier. Voilà! Si bébé Louis n’était pas survenu à la manière d’une surprise dans la vie de ses parents, je ne serais pas ici devant vous aujourd’hui.

Je cite ce fait pour illustrer ce qui peut se produire lorsqu’on accueille la vie et qu’on lui permet de traverser les générations. Les ancêtres Pierre et Marie n’ont rien su de tout cela de leur vivant. Peut-être même, à la fin de leur vie, ont-ils eu le sentiment d’avoir fait seulement des choses banales. Mais, voilà ce qui peut se produire quand des personnes sont fidèles au don de la vie reçu des ancêtres et au potentiel qu’il recèle.

Cette fidélité est source de stabilité, à la manière de la racine qui fixe le sapin dans le sol. Or, notre société québécoise a besoin des valeurs de stabilité. Pendant de nombreuses années, nous avons privilégié les valeurs du changement. On pourrait dire : les valeurs de la révolution tranquille. Je suis parfois sceptique lorsqu’on se glorifie d’être les premiers à accepter tel comportement ou édicter telle ou telle loi, comme ce fut le cas pour le mariage entre personnes de même sexe. Il se pourrait bien que lorsqu’on est premier à faire quelque chose, on l’ait fait avec une certaine légèreté, en pesant mal les conséquences de cette décision. Est-ce que nous ne donnons pas parfois l’impression d’une société qui manque de maturité, mal enracinée dans son passé, comme si elle n’avait pas de sol assez consistant pour fixer ses convictions et ses valeurs?

L’expérience révèle qu’il n’y a pas de changement valable sans fidélité. Regardons les plantes et les animaux. Les mutations qu’ils subissent s’effectuent toujours en les maintenant, pour l’essentiel, fidèles à eux-mêmes. C’est pourquoi l’exemple de personnes fidèles à elles-mêmes et à leurs engagements est particulièrement précieux. Pensons à ces couples qui sont encore ensemble après 40, 50 ou 60 ans de mariage. Ils ne se parlent peut-être pas beaucoup parce qu’ils se sont presque tout dit et qu’ils se devinent avant même de parler. La connivence et l’attachement qu’ils ont développés l’un envers l’autre sont profondément humains.

2.1.2 Fidélité à son être intérieur

Il existe une fidélité qui convient particulièrement bien aux aînés. Ils sont au temps de la vie où il faut accepter un certain dépouillement, comme l’arbre feuillu à l’automne. De fait, avec la diminution de la longueur des jours et de la température, il se produit un peu de liège à la base du pétiole de la feuille. Ce liège bloque la circulation de la sève. Privée d’eau et de sels minéraux, la chlorophylle est détruite. Or, la chlorophylle, qui confère la teinte verte aux feuilles, masque les autres pigments qui y sont présents. La chlorophylle disparaissant, les autres pigments or, orange, rouge vif apparaissent et donnent la symphonie de couleurs qui fait notre joie à l’automne.

Quand arrive la retraite, il est facile d’éprouver un certain sentiment d’inutilité. Toute sa vie, on a trimé dur sur la mer, dans le bois, sur la ferme, pour apporter à sa famille nourriture, vêtement, logement. Du matin au soir, on a préparé les repas, vaqué à l’entretien de la maison tout en donnant naissance aux enfants et en leur assurant la meilleure éducation possible. Le jour où les enfants quittent la maison et où on n’a plus de travail régulier, on risque de tourner en rond. Parfois s’y ajoutent les premiers symptômes d’une maladie. Car, dit l’Écriture, « toute chair est comme l’herbe, elle est comme la fleur des champs qui fleurit un jour et se flétrit le lendemain ». À 75-80 ans, les sapins ont fait leur temps. Même si les chênes et les grands pins peuvent vivre trois fois plus longtemps, ils finissent par tomber un jour. Notre chair aussi, un jour, aura fait son temps.

Une question peut alors être posée : « Est-il possible de convertir ces pertes en gains? » Tout particulièrement en gain d’intériorité, de spiritualité; en un gain qui est de l’ordre de l’être. Un peu comme la perte de chlorophylle révèle la beauté et la richesse des autres pigments de la feuille. Notre culture accorde beaucoup d’importance à l’avoir, l’argent, le pouvoir, le savoir, alors que tout cela demeure secondaire par rapport à l’être et à sa dignité. Nous possédons tous un jardin intérieur dont nous n’aurons jamais fini de découvrir la richesse et la beauté.

Nous avons développé d’extraordinaires moyens de communication. À la maison, la radio, la télévision ou le lecteur de disque compact peuvent fonctionner à longueur de jour. On peut se déplacer partout avec un baladeur sur les oreilles ou communiquer par Internet avec des gens situés au bout du monde. Tous ces moyens de communication sont en eux-mêmes merveilleux. Mais il faut être attentifs à la manière dont nous les utilisons. À la limite, ils peuvent nous empêcher d’entrer en communication avec nous-mêmes, avec notre conjoint si l’on est marié, avec nos enfants et nos proches. Je crois que l’un des défis de notre siècle consistera à éviter la superficialité de la vie, à éviter d’être constamment tourné hors de soi-même. Or, lorsque nous parvenons au troisième âge, nous sommes plus facilement ramenés au niveau de l’être, dans la méditation, la contemplation de la nature, le développement d’une spiritualité, la prière : autant d’attitudes et d’activités profondément humanisantes. Je ne sais pas si vous expérimentez la même chose que moi : quand je fais silence, que je me recueille pour entrer dans la prière, j’ai le sentiment, très bienfaisant, de refaire mon unité intérieure.

Un exemple de la manière dont des pertes peuvent être converties en gains. J’ai connu un jeune homme qui aimait la vie; ça se voyait. Il faisait de la moto et compétitionnait à l’occasion. Intelligent, il réussissait bien. Un jour, c’est l’accident, il se retrouve à l’hôpital. Le médecin vient lui annoncer qu’il faut lui amputer une jambe. C’est le drame intérieur. Il me disait, en substance :

« Là, le bon Dieu, vous pouvez être sûr que je ne le bénissais pas. Ma vie me paraissait comme un film tout en noir. Mais, un jour, je me suis ressaisi… il y en a tout de même d’autres qui sont plus mal pris que moi. Je me suis habitué à ma prothèse. Aujourd’hui, je ne regrette rien. Je pense même que c’est une bonne chose qui m’est arrivée. Autrement, je me connais, je serais probablement demeuré superficiel, attiré par des bagatelles et je n’aurais pas su ce que c’est que d’être homme. »

Devenir aîné, c’est avoir plusieurs occasions de transformer des pertes en gains et ainsi demeurer fidèle à soi-même. Se recentrer sur son être intérieur, approfondir sa spiritualité constitue sans doute l’un des gains les plus bénéfiques que puisse faire une personne parvenue au dernier versant de sa vie.

2.2 Les aînés et l’attachement à leur coin de pays

Gardons notre comparaison. Le jeune sapin est en lien avec ce que l’on appelle la roche-mère, i.e. cette portion de sol minéral que la végétation n’atteint pas mais qui affecte la hauteur de la nappe phréatique et la qualité des sels minéraux disponibles.

On pourrait dire : votre roche-mère, c’est votre coin de pays. Et votre coin de pays contribue à déterminer votre sentiment d’appartenance et votre identité. Tout comme les saumons développent un sentiment d’appartenance à la rivière où ils sont nés et sont capables de la reconnaître à la saveur particulière de ses sels minéraux, les gaspésiens et madelinots possèdent un sentiment d’appartenance assez unique à la nature qui les entoure.

Comment pourrait-il en être autrement! La Gaspésie et les Iles-de-la-Madeleine, ce sont d’abord, comme dit la chanson : « le ciel, le soleil et la mer » ‑ la mer qui met un peu de son eau salée dans les veines. Ce sont les falaises de Forillon, en lutte constante avec l’océan et ses grands vents. C’est le très fameux rocher Percé dont les proportions naturelles, le relief, les colorations dues au lichen en font une magnifique sculpture naturelle. C’est le haut promontoire du mont Saint-Joseph d’où, par temps clairs d’automne, on dispose d’un panorama unique sur la Baie-des-Chaleurs. C’est « la mer de montagnes » des Chic-chocs. (J’ai fait l’ascension du mont Jacques-Cartier en juillet dernier. Une fois de plus, il m’a semblé que l’infini de l’horizon était comme un appel, une correspondance à ce qu’il y a d’infini en nous). C’est le spectacle du belvédère de Grande-Vallée d’où l’on voit une communauté humaine installée sur des formations géologiques verticales de quelques centaines de millions d’années. Je n’ai pas oublié mon deuxième voyage aux Iles par une claire matinée de printemps : au large, le bleu profond de la mer qui, à l’approche des côtes, se transforme en vert émeraude sous l’écume de la crête des vagues; puis le sable beige des plages et les falaises d’un rouge ocre; le vert tendre du gazon en contraste avec le vert foncé des conifères; le tout dans le relief plein de douceur des buttes et des dunes. Ce ne sont là que quelques images : elles suffisent pour évoquer la beauté exceptionnelle de ce coin de pays. Or, nous en avons l’intuition, parce que la beauté attire et séduit, elle tisse des liens d’appartenance.

Bien sûr, le lien avec la nature n’est plus celui d’autrefois alors que les hommes étaient bercés par la mer dans leurs petites gaspésiennes ou occupés à bûcher à la hache leur bois de chauffage dans leur boisé de ferme; alors que les femmes et les enfants vaquaient aux travaux de la ferme… Mais, à l’encontre des milieux urbains, la toile de fond, ici, ce ne sont pas des buildings ou de l’asphalte, mais une nature omniprésente qu’on désigne souvent par l’expression un « milieu naturel ». Nous avons un indice que ce milieu est effectivement naturel puisque tant de citadins voudraient y posséder une maison d’été, un chalet; puisque la fréquentation des parcs et des sentiers nature ne se dément pas.

Je comprends que les personnes qui ont quitté leur Gaspésie ou leurs Iles pour s’établir en ville soient heureuses d’y revenir et de revoir la nature comme elles l’ont connue, fidèle à elle-même et à sa grande beauté. Pour ma part, quand je fais un arrêt sur la ferme paternelle, à Montmagny, je vais tout spontanément marcher dans les champs jusqu’à la rivière où je me suis si souvent baigné dans mon enfance. Je parviens mal à définir ce sentiment, on dirait que ces espaces naturels font vibrer des harmoniques dans les profondeurs de mon être.

Est-ce que je fais erreur si je dis que, à mesure que vous avez avancé en âge, vous êtes devenus plus sensibles à la beauté de votre coin de pays? Cet attachement est une des formes du patriotisme (rappelons-nous que le mot « patrie » signifie le pays de nos pères). Il vous revient de l’entretenir, de le partager, de le transmettre. C’est une part d’héritage que les générations qui vous suivent ont besoin de découvrir et d’exploiter.

2.3 Les aînés et les valeurs communautaires : pardon, solidarité, communion

Notre petit sapin est fixé sur une roche-mère, c’est son coin de pays. Ses racines et radicelles plongent dans un humus qui est son milieu nourricier. Comme on sait, humus a la même étymologie que humain, homme. Tout comme le mot Adam qui signifie « tiré du sol ». Être humain, c’est être fils ou fille de la terre.

J’ai parlé de l’humus comme d’un milieu nourricier. Quand nous entrons dans la vie, notre milieu nourricier est d’abord la famille. Son influence est la plus déterminante de toutes; j’en redirai quelques mots au sujet des jeunes, dans quelques instants. Mais cet humus nourricier, ce sont aussi les communautés humaines où nous avons grandi, été éduqués, fait le premier apprentissage d’une vie en société, par le travail ou les loisirs.

La grande majorité d’entre vous vivez encore dans des communautés à taille humaine. Bien sûr, cela comporte parfois quelques inconvénients. À certaines heures, on souhaiterait un peu plus d’anonymat, être un peu plus loin du regard du voisin. Il peut également exister certaines tensions, parfois historiques, entre familles. Cela est probablement inévitable. Comment vivre proches les uns des autres sans jamais s’indisposer, sans jamais se blesser! En pareille matière, l’expérience nous apprend que plus vite les choses sont mises au clair, plus vite on parvient à se pardonner, mieux tout le monde s’en trouve. Jean Vanier, qui s’y connaît en communauté, a écrit un beau livre intitulé : « La communauté, lieu du pardon et de la fête ». Lieu du pardon parce qu’un jour ou l’autre, on s’est infligé des blessures. Lieu de la fête parce que la relation personnelle et la joie sont renouvelées par le pardon. Vous connaissez peut-être ce fait de la vie de Nelson Mandela, qui a été emprisonné pendant une trentaine d’années (sauf erreur) parce qu’il militait contre l’Apartheid dans son pays, l’Afrique du Sud. Il a pardonné à ceux qui l’avaient emprisonné et maltraité et il a réussi ce qui paraissait impossible : renverser l’Apartheid par des voies pacifiques. Un jour, il aurait rencontré un autre militant, emprisonné et maltraité comme lui. Et ce militant de dire à Mandela : « Moi, je ne leur pardonnerai jamais ce qu’ils m’ont fait. » Mandela répondit : « Eh bien! Tu es encore en prison. » Il est vrai que la rancune, la haine sont comme des prisons intérieures. Seul le pardon ouvre les portes de la liberté intérieure.

Suite en décembre … La vie dans des communautés à taille humaine comporte de nombreuses forces. On connaît bien l’affirmation qui proviendrait d’un gaspésien :

« Aujourd’hui, il faut des assurances pour tout : les bâtiments, les biens, l’auto, la vie, etc. (incidemment, il y a quelque temps, j’ai acheté un billet d’avion à prix réduit mais qui comportait une pénalité de cent dollars si je ne voyageais pas ce jour-là. À l’agence de voyage, on m’a demandé si je voulais m’assurer contre la perte du cent dollars!) Autrefois, on n’avait pas le moyen de se payer d’assurances. On en avait une, c’était le voisin. »

De fait, on pouvait toujours compter sur le voisin, particulièrement à l’heure de l’épreuve. On se rappelle la tradition des collectes et des corvées après un feu. Qu’on pense aussi aux assistances nombreuses aux funérailles, dans les petites paroisses; elles traduisent bien ce qu’est le sens communautaire.

Je n’ai pas oublié ce qu’une gaspésienne, ancienne résidante de la paroisse relocalisée de Brébeuf, avait dit lors de retrouvailles qui marquaient le cinquième anniversaire de la fermeture de la paroisse. Quinze cents personnes avaient répondu à l’invitation. Elle a affirmé, avec une vigueur qui était belle à entendre : « Je pense que si on a tant de plaisir à se retrouver, c’est parce qu’on a mangé de la misère ensemble. » Il est vrai que l’épreuve peut renforcer la solidarité et la communion alors que la vie facile pourrait fort bien mener à un certain individualisme.

Autre exemple : celui d’une petite communauté du Bas-St-Laurent. Sa population est d’environ 300 habitants. Lorsqu’ils ont célébré le cinquantième anniversaire de la paroisse, ils étaient 800 pour le souper! Et, croyez-en ma parole, c’était vivant.

Comme aînés, vous pouvez contribuer au maintien de ces valeurs de solidarité et de communion dans votre communauté paroissiale, de manière à ce qu’elle remplisse bien sa fonction d’humus nourricier. Car vous êtes probablement plus sensibles à ce qu’elles représentent et à l’importance d’en transmettre l’héritage. Vous pouvez poser sur elles un nouveau regard. Un peu comme ce jeune que nous a présenté l’émission « Tout le monde en parle », dimanche dernier : Fred Pellerin. Il s’est attaché à redécouvrir les traditions, les coutumes, les récits qui ont marqué les générations des ancêtres. Il a été fasciné par le potentiel d’humanité que portaient ces anciennes façons de penser et de vivre. Est-ce que ce n’était pas sympathique de l’entendre raconter les visites guidées qu’il effectuait sur son tracteur en parcourant les quatre rues du village? Des randonnées qui, à la fin, duraient 3 heures. Ce jeune nous invite à ne pas considérer la vie de nos petites communautés comme banale. Elle possède souvent plus de sens que nous ne pensons.

Ce sens communautaire est d’ailleurs plus nécessaire que jamais. Nous connaissons bien cette tendance de notre société à mettre en valeur les libertés individuelles, les droits individuels et la conscience personnelle. Ce sont là évidemment des biens tout à fait fondamentaux. Mais à vouloir insister à temps et à contretemps sur la dimension individuelle de la liberté et des droits, nous risquons d’aboutir à ce que certains appellent une « atomisation » de notre société. On sait que l’atome est l’unité de base de tout ce qui existe, comme l’individu est l’unité de base de la société.

Or, il y a une dimension essentielle de notre être qui tient à notre relation avec les autres. Quand nous sommes entrés dans la vie, nous avons été confiés à une mère et à un père, à une famille, à une communauté humaine et chrétienne. Sur le dernier versant de notre vie, à l’heure où nous redevenons plus fragiles, plus dépendants, à l’heure où la solitude est souvent plus grande, nous sommes encore confiés aux autres. C’est pourquoi il importe de maintenir vivants les réseaux, les associations qui nous tiennent ensemble. Et il faut reconnaître avec joie que les personnes du troisième âge se sont donné beaucoup d’organismes qui leur permettent de se supporter mutuellement et d’être des agents dynamiques dans leur communauté. Cette Table de concertation des aînés en est un exemple, tout comme les groupes d’Âge d’Or et de la Vie montante. Sans compter que les aînés constituent la fraction la plus importante des bénévoles de nos communautés chrétiennes. Merci de garder bien haut le flambeau de l’engagement dans notre Église. Tout engagement altruiste contribue à humaniser notre monde.

À cet égard, j’ai souvent cité un beau texte de Maurice Bellet, un prêtre français. Il s’est posé une question essentielle :

« Longtemps j’ai attendu, longtemps j’ai espéré. Quelque chose devait surgir, quelqu’un parlerait, nous serions à nouveau portés par le courant.

J’approche de la mort, j’attends encore.

Il me semble du moins que j’entends enfin ce que j’essaie de dire depuis trente ans, depuis toujours.

Et c’est une chose simple, absolument simple.

Qu’est-ce qui nous reste? Qu’est-ce qui reste quand il ne reste rien? Ceci : que nous soyons humains envers les humains, qu’entre nous demeure l’entre nous qui nous fait hommes.
[…]

Cette mutuelle et primitive reconnaissance, c’est en un sens le banal et l’ordinaire de la vie.

C’est ce qui s’échange dans le travail partagé, dans les gestes simples de la tendresse, dans les conversations au contenu peut-être dérisoire, mais où pourtant l’on converse, face à face, présents pour s’entendre.

C’est ce qui subsiste et resurgit dans les situations extrêmes : quand quelqu’un va mourir (du sida, d’un cancer, de vieillesse..) ou qu’il se trouve noué dans l’angoisse, ou quand une mère regarde pour la première fois l’enfant qui vient de sortir d’elle.
[…]

Cette relation si primitive qu’on ne sait comment la nommer ne repose point sur ceci ou cela, c’est tout le reste qui repose sur elle. »

« C’est tout le reste qui repose sur elle » : être humain envers les humains. Cela précède la politique, qui doit en favoriser la réalisation. Cela précède la culture, qui en est une expression. En un sens, cela précède même la religion car, comme dit Maurice Bellet :

« À l’amour entre nous, Dieu ne s’ajoute pas : il s’y manifeste. Et l’homme de cette manifestation est celui qui aime » jusqu’à la fin « . Et c’est le propre de la morale de favoriser l’humanisation. Car, avant de proposer des lois et des normes, elle indique ce que nous sommes appelés à devenir : elle est l’art d’être humain. »

Ainsi donc, les valeurs de solidarité et de communion contribuent à nous rendre plus humains et à humaniser notre société.

2.4 Les aînés et les jeunes

Quand l’eau est absorbée par les radicelles, qu’elle emprunte les racines et les vaisseaux du tronc de l’arbre, c’est pour atteindre les branches et finalement les aiguilles de notre sapin. Car c’est dans les aiguilles, dans chaque cellule des aiguilles que réside la manufacture de matière vivante. Si la racine ne remplit pas sa fonction, l’aiguille (ou la feuille) ne dispose pas d’eau et de sels minéraux, l’énergie du soleil ne peut rien produire.

2.4.1 Des aînés signifiants pour les jeunes

De même, on peut penser que si les jeunes ne reçoivent rien ou très peu de leurs parents et de leurs aînés, ils pourront difficilement développer le potentiel de vie qui est inscrit au cœur de leur être. Ils seront comme des feuilles mal arrimées à la branche. Ils seront même tentés de se détacher de cette branche pour jouir de leur liberté… la liberté d’une feuille détachée de l’arbre. Vous, aussi bien que moi, vous connaissez de ces jeunes dont l’entrée dans la vie a été particulièrement difficile. Je pense à l’un d’entre eux qui faisait de l’auto-stop dans la Baie-des-Chaleurs. Au fil de la conversation, il m’a avoué qu’il avait résidé dans 19 foyers. Un aumônier de prison me confiait un jour que plus de la moitié des prisonniers avec qui il avait causé avaient vécu une jeunesse pénible dans leur famille, soit à cause de la séparation de leurs parents, soit à la suite d’abus sexuels. Le frère Roger de Taizé, qui rencontrait des milliers de jeunes chaque année, m’avouait qu’au cours de la fin du dernier siècle, ce qui l’impressionnait et le troublait le plus, c’était « le drame des abandons humains ». Des abandons humains qui remettent en cause la confiance des jeunes envers les adultes aussi bien que la confiance en eux-mêmes.

Or, les aînés occupent une place de choix dans la pensée et surtout dans le cœur des jeunes. Lorsque je les rencontre pour leur confirmation, je rappelle le souvenir de ma grand-mère. Souvent alors une main se lève : « Moi, ma grand-mère, elle va venir de St-Hyacinthe pour être présente à ma confirmation. » Ou encore : « Moi, mon grand-père, il m’amène à la pêche. Il m’a dit que cet automne, on irait à la chasse ensemble. » Et cette référence aux grands-parents peut durer de longues minutes… comme si leur souvenir les ramenait sur le chemin de leur cœur et à ce qu’il y a de meilleur en eux-mêmes.

De fait, si les grands-parents sont des personnes aussi signifiantes pour les jeunes, c’est bien parce qu’ils se rencontrent sur le chemin du cœur : un chemin qui mène à une sorte d’oasis de tendresse et de sagesse, au milieu d’un monde déjà bien compliqué pour leur âge. Les aînés leur donnent sans compter du temps, de l’écoute. Et à travers l’un ou l’autre apprentissage, en apparence banal, ils deviennent des initiateurs, des personnes signifiantes qui leur servent de modèles. Les enquêtes approfondies faites dans le diocèse de Saint-Jérôme, il y a déjà plusieurs années, révélaient cette carence importante : beaucoup de jeunes n’ont pas la chance de croiser sur leur route des adultes qui les aident à discerner leurs talents, leurs forces et leur donnent le goût de les développer.

Me revient à l’esprit cette réflexion d’un homme âgé, lors d’une rencontre de l’Âge d’Or, à Sainte-Anne-des-Monts. On avait invité les participants à exprimer ce qu’ils vivaient de bon. Et lui de dire :

« Moi, ce que j’aime le mieux, c’est de prendre des marches avec mon arrière-petit-fils. Il a deux ans. Il met sa petite main dans la mienne (lui avait une grosse main de pêcheur). Je vais pas vite parce que je fais de l’arthrite; lui non plus ne va pas vite. Alors, on s’ajuste bien ensemble. Il y a presque seulement cela qui nous reste, nous autres, les personnes âgées : notre formidable capacité d’aimer. »

Comme c’est beau! Le bon vieux, sa vue avait probablement baissé, il devait entendre plus dur; quand il se levait le matin, cela devait craquer d’un peu partout. Mais il lui restait une formidable capacité d’aimer. Est-ce que ce n’est pas une chance, pour ne pas dire une grâce, que des enfants nous aident à garder bien vivante la formidable capacité d’aimer qui est notre lot à tous?

2.4.2 Des aînés responsables
D’ailleurs, nous avons une responsabilité collective à l’égard de la jeune génération. Je prenais conscience de cela, un jour, en préparant une intervention sur le développement régional. Paul VI définit le développement comme « un passage de conditions moins humaines à des conditions plus humaines pour tous les êtres humains et pour tout être humain ». Où l’on voit qu’un développement, un progrès authentique ne se mesurent pas d’abord à des inventions techniques, des constructions éblouissantes ou diverses choses du genre. Ils se mesurent au fait qu’ils rendent la vie plus humaine.

Or, la question mérite d’être posée : laissons-nous aux jeunes des conditions de vie plus humaines? Il est difficile d’oublier que dans l’héritage que nous leur léguons, il y a une dette fédérale et provinciale réunies de plus de six cent milliards, un environnement abîmé par le réchauffement planétaire, un trou dans la couche d’ozone, de l’eau, de l’air et des sols pollués. Leur environnement humain est-il en meilleure santé? Rappelons-nous Saint-Exupéry qui disait en regardant ce jeune enfant qui avait peut-être les aptitudes d’un petit Mozart : « J’en veux au tenancier de la boîte du coin parce qu’elle abîme l’homme. » Aujourd’hui, il n’est même plus nécessaire de se rendre à la boîte du coin; la télévision et l’Internet se chargent de la faire pénétrer dans nos résidences et les jeunes y ont accès. Nous ne pouvons pas nous laver les mains de tout cela, comme si nous n’en avions aucune responsabilité.

Posons la question autrement : « Pour qui surtout faut-il œuvrer afin de rendre la vie plus humaine? Qui a le plus d’intérêt à ce que la vie soit plus humaine? » Je vois surtout deux catégories de personnes. Les personnes démunies d’abord, qu’elles soient pauvres, malades, âgées, handicapées… Les inégalités sociales constituent une sorte de reproche permanent lancé à notre conscience individuelle et collective.

L’autre catégorie, ce sont les jeunes. Eux aussi ont un intérêt évident à ce que la vie soit plus humaine. Un article de la Charte universelle des droits de l’enfant affirme que toute société a le devoir de donner à l’enfant ce qu’elle a de meilleur. Parce que les enfants sont non seulement le présent, mais l’avenir de notre société. Bien sûr, il s’agit là d’un défi immense et les aînés peuvent s’y investir de plusieurs manières. Souvent de façon personnelle ou à l’intérieur d’organismes. Je tiens à saluer particulièrement les municipalités, grandes ou petites, qui se donnent des politiques familiales accompagnées d’un plan d’action. Et encore les maisons de la famille où les parents peuvent recevoir formation et information et s’entraider mutuellement.

2.5 Les aînés et les valeurs de la foi

Félix-Antoine Savard nous a laissé une belle petite parabole. Il imagine la racine d’un arbre dans le sol (ce pourrait bien être celle de notre jeune sapin). Elle dit : « Je suis aveugle, c’est noir tout autour, mais je me fie à mon plus haut bourgeon. » Le plus haut bourgeon de notre sapin est responsable de sa croissance en hauteur. Il pointe vers l’azur, à l’image de notre vie qui se déroule entre un humus et un azur.

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