Esdras Minville (1896-1975) : l’économie au service d’un humanisme

Dans No 09 - Novembre 2005. par

Le 9 décembre 2005 marque le trentième anniversaire du décès d’un célèbre Gaspésien, natif de Grande-Vallée, qui a réalisé une oeuvre imposante pour le Québec en son temps, mais que malheureusement notre époque, par trop oublieuse du précieux legs de ses ancêtres, a tendance à négliger : M. Esdras Minville. D’emblée, on associe M. Minville à l’École des Hautes Études commerciales de Montréal, son alma mater intellectuelle et professionnelle, où il enseigne de 1924 à 1938, et dont il est directeur de 1938 à sa retraite en 1962. Sur le plan intellectuel, on l’associe au mouvement nationaliste et catholique canadien-français de la première moitié du XXe siècle, dont il est l’un des penseurs les plus respectés. L’œuvre de sa vie aura été d’élaborer une formule de développement économique qui permettrait aux Canadiens français de sortir de leur infériorité économique tout en préservant l’essentiel de leur tradition.

Voilà un beau destin, pour un jeune homme issu d’une modeste famille de pêcheurs gaspésiens! En effet, M. Minville connaît au départ la dure vie de travail de plusieurs de nos ancêtres : tour à tour pêcheur, commis dans une grande papeterie de la région possédée par des intérêts anglophones, puis forcé de s’exiler pour aspirer à une vie meilleure, il vit et ressent pour ainsi dire dans sa chair le problème de l’infériorité économique du Canada français, les misères du monde rural et les difficultés de la Gaspésie, et ce avant même de s’y intéresser en tant qu’intellectuel, spécialiste et citoyen. On pourrait même dire que M. Minville, durant sa carrière, a intellectualisé ces problèmes qu’il avait d’abord vus et ressentis dans sa jeunesse. Par son exil, il incarne également le malheureux sort de trop de jeunes Gaspésiens… Et pourtant, son attachement profond pour la patrie gaspésienne ne se dément jamais, comme en témoigne l’action discrète mais constante qu’il mène sa vie durant afin d’améliorer le sort de la Gaspésie, et notamment son profond engagement dans la mise sur pied de la colonie coopérative agricole et forestière de Grande-Vallée qui, durant quelques années contribue à stimuler la vie économique de la région.

L’impact de son œuvre, cependant, dépasse les frontières de la Gaspésie et est destiné à toucher le Québec entier. D’une part, sur le plan professionnel, il est le premier directeur d’origine québécoise de l’École des HEC et celui qui occupe cette fonction le plus longtemps dans l’histoire de cette institution fondée en 1907. On ne mesure peut-être pas assez aujourd’hui à quel point les HEC ont joué un rôle important dans le relèvement économique du Canada français, en stimulant le goût des affaires chez nous et en formant des spécialistes francophones de tous les domaines de la vie économique appelés à investir le marché du travail et à augmenter la part des richesses du pays détenue par la nation. M. Minville, qui est lié à l’institution durant une quarantaine d’années, joue un rôle de premier plan dans l’affirmation de la mission de l’École des HEC, dans sa consolidation et dans la confirmation de son importance dans le paysage scientifique et économique de la province. D’autre part, il élabore, tout particulièrement durant la grande crise économique des années 1930, un vaste programme de réformes économiques destiné à revitaliser l’économie des régions et, partant, du Québec entier. Un certain nombre de ces réformes sont finalement appliquées durant la Révolution tranquille, faisant de M. Minville un précurseur dans le domaine du développement régional qui, encore aujourd’hui, impose le respect et force l’admiration.

Cependant, lorsqu’on parcourt attentivement l’œuvre d’Esdras Minville, on s’aperçoit qu’au-delà des appels à la revitalisation économique du pays, au relèvement de la nation, dans toutes les tempêtes que lui, homme de pensée mais aussi d’action profondément engagé dans le siècle, affronte, il ne cesse jamais d’œuvrer à l’épanouissement de la personne humaine. Cela marque le terme de son œuvre, qu’on trouve affirmé soit clairement, soit en filigrane, et qui constitue la mesure à l’aune de laquelle chaque opinion, chaque proposition de réforme, doit être jugée. Esdras Minville est profondément humaniste, un humaniste chrétien, car à ses yeux, un catholicisme bien vécu représente l’accomplissement de la vie humaine.

En effet, l’objectif du programme de développement économique que M. Minville élabore est, d’une part, d’assurer les bases matérielles nécessaires à l’épanouissement culturel et spirituel des hommes et des femmes, et, d’autre part, de rendre aux gens l’exercice de leurs responsabilités dans le domaine économique, afin que chacun prenne en charge sa propre destinée sur ce plan et trouve, en fin de compte, le moyen de développer ses talents et ses facultés par un travail qui serait, au contraire d’un emploi abrutissant, un moyen privilégié d’épanouissement de la personne. De là l’espoir qu’il entretient pour le mouvement coopératif. Cet accent mis sur la responsabilité et l’autonomie de l’individu sont en outre à l’origine de ce que M. Minville considérait peut-être comme sa fonction la plus importante : celle d’éducateur. L’éducation prend une très grande valeur à ses yeux en ceci qu’elle permet d’ouvrir les jeunes esprits non seulement aux différentes catégories du savoir humain, mais aussi et surtout aux devoirs du citoyen envers la société à laquelle il appartient, aux devoirs de la personne humaine envers son prochain, ainsi qu’à la conscience de sa valeur propre en tant qu’être humain.

Pour conclure ce trop bref hommage, je crois qu’il conviendrait justement de laisser Esdras Minville, l’éducateur, parler des valeurs de respect, d’autonomie et de dépassement de soi qu’il souhaitait voir se développer chez les jeunes Québécois. Cet extrait est tiré d’une lettre que M. Minville adresse, le 27 décembre 1940, à Mme Annette Lafolley, alors institutrice à l’école du village de Grande-Vallée, dans laquelle il lui confie en termes simples et vrais ce qu’il aimerait dire à ses jeunes élèves. Écoutons-le :

En tout temps, et en toutes circonstances, quels que soient son métier ou sa situation, son degré de savoir et son état de fortune, il faut être fier. […] être fier, c’est avoir une si nette conscience de sa dignité d’homme ou de femme que, d’une part, on se refuse absolument à faire quoi que ce soit qui puisse offenser cette dignité ; cependant que, d’autre part, on met tous ses efforts, toute son âme à faire ce que son état impose, à le faire si bien, à le faire mieux, à le faire avec le plus haut degré de perfection. En d’autres termes, être fier ce n’est pas se comparer aux autres dans l’espoir orgueilleux de se découvrir quelque supériorité, c’est se comparer à soi-même dans un constant effort de dépassement. Et il faut être fier, de la fierté ainsi comprise, d’abord parce qu’on est ou sera un homme ou une femme et que c’est déjà une grande et belle chose que la vocation humaine, placée comme elle l’est sous le signe de l’intelligence et de la raison. De toutes les créatures qui peuplent la terre, l’être humain seul est raisonnable, et seul participe à la vie de l’esprit. Personne n’a le droit de vivre petitement, donc de se diminuer, de s’amoindrir par des actes ou une conduite indignes d’un homme ou d’une femme. Tout le monde, au contraire, a le devoir de se réaliser aussi pleinement que ses moyens le lui permettent, et par un effort incessant de s’égaler en tout temps et en tout lieu à son titre, à son métier, à sa grandeur d’homme ou de femme. C’est toute la signification du conseil, hélas si souvent répété à la légère : «Fais comme un homme».

Voilà donc le message qu’il y a plus de soixante ans Esdras Minville transmettait à la jeunesse gaspésienne, telle une règle d’or et un principe de vie dont on ne devrait jamais s’écarter. Il en appelait alors au respect de soi-même et des autres, à l’importance de l’effort et du dépassement de soi, à l’autonomie et à la responsabilité de son propre épanouissement. Et il en appelait au sens de la dignité de ses jeunes compatriotes, en tant que Gaspésiens bien sûr, en tant que Québécois aussi, mais d’abord et avant tout en tant qu’hommes et femmes, en tant que qu’être humains.

Print Friendly, PDF & Email

Laisser un commentaire

Votre adresse courriel ne sera pas publiée.

*