Les chemins nouveaux – La Gaspésie redessine son avenir

Dans No 08 - Octobre 2005. par

Le mauvais sort s’acharne contre la Gaspésie. Dernier drame: la fermeture récente de la Smurfit-Stone à New Richmond, la seule industrie manufacturière importante qui restait. Les Gaspésiens ne croient plus aux projets gigantesques ni aux discours jovialistes des politiciens.

Farouchement indépendants du reste du Québec, ils explorent à petits pas des chemins nouveaux, du côté de la culture notamment. Calmement, ils redessinent leur avenir. Notre collaboratrice nous livre ici le premier volet d’un article sur la Gaspésie.Pays démesuré, dont les 700 kilomètres de côte échancrée sont à couper le souffle. La Gaspésie est une péninsule, avec un nord austère entre mer et montagnes, majesté farouche qui se prend plus qu’elle ne s’offre. Avec un sud plus vallonné, plus agricole, plus clément, et une baie des Chaleurs qui porte si bien son nom. Avec, enfin, une pointe, celle de Gaspé, qui s’avance comme une patte de chat dans les matins clairs et maritimes. Une merveille du monde.

Pays de vieux qui ont connu la misère exaltante des défricheurs. C’est Lucien qui a aujourd’hui 85 ans, autrefois un des meilleurs bûcherons de l’est du Québec, qui marchait de Mont-Saint-Pierre à Saint-Yvon (85 kilomètres) avec les pieds dans des poches de patates pour fêter Noël en famille. Et allait braconner dans la forêt profonde pour nourrir ses 14 enfants.

Pays de jeunes, ceux qui sont restés, et ceux qui sont arrivés aussi, les nouveaux Gaspésiens, qui se vouent, se dévouent corps et âme pour leur nouvelle terre. Gaspésiens d’adoption, souvent plus Gaspésiens que la moyenne des Gaspésiens. Des militants d’un nouveau type, qui s’engagent par leur exemple de vie, courent les vieilles maisons, les retapent, achètent des tableaux d’artistes du cru, tournent leurs baies vitrées sur la mer. Et se sentent appelés à autre chose que la fièvre urbaine et l’étourdissement. Pour eux, la Gaspésie est une sorte de choix ontologique.

Pays de Français, d’Acadiens, de Jerseyens, d’Irlandais, d’Écossais, de Micmacs. «Une presqu’île par la géographie, mais une île par l’histoire», clame l’historien Jules Bélanger, de Gaspé. Peuple d’insulaires et d’insoumis. «Pendant longtemps, dit Jules Bélanger, les Gaspésiens se sont sentis plus proches de l’Europe que de Québec et Montréal. Le port de Gaspé accueillait bateaux et équipages venus d’outre-Atlantique. Les acheteurs de poissons étaient anglais ou italiens.

Les propriétaires d’usine étaient jerseyens, guerneseyens. Non pas que les Gaspésiens nourrissent de l’animosité pour le reste du Québec, mais ils ont le sentiment d’être différents. On n’est pas plus fins, on est différents !»

Les Gaspésiens se sont battus becs et ongles pour former une région distincte du Bas-Saint-Laurent, auquel les fonctionnaires les avaient jumelés. La région 01 possède aujourd’hui sa propre antenne du ministère de la Culture et du ministère de l’Environnement. Et sa propre Régie de la santé.

La Gaspésie a sa musique, le country, si cher à son coeur, sur laquelle à peu près tout le reste du Québec lève le nez. Les Daraîche, ici, ne sont pas des dieux inaccessibles, ils sont des Gaspésiens revenus chanter parmi les leurs. En juillet, Julie et son frère Paul ont encore rempli l’aréna de Cloridorme à pleine capacité.

La Gaspésie a ses mythes aussi : Bona Arsenault, Gérard D. Lévesque, Jean-Louis Lévesque, et le plus monumental d’entre tous, René Lévesque. Aux dernières élections québécoises, quand on lui a demandé quelle était sa qualité principale, le candidat libéral Éric Forest a simplement déclaré : «Être gaspésien.» Tout était dit.

Encore en 2005, à l’ère des communications tous azimuts, la péninsule reste un «appendice oublié», dit en maugréant doucement Jules Bélanger : pas de Transcanadienne pour nous y mener, pas de train ou si peu (l’existence du service ferroviaire jusqu’à Gaspé par la côte sud est sans cesse remise en question), les avions sont à coûts prohibitifs, le port de Gaspé, autrefois port franc actif, n’est plus que l’ombre de lui-même. Comme une histoire manquée. «Sacrifiée au profit du port d’Halifax, prétend l’historien Bélanger. On a voulu ainsi appâter la Nouvelle-Écosse et l’inciter à entrer dans la Confédération.»

Avec tout cela, les Gaspésiens ont fini par se sentir bougrement indépendants du Québec central.

L’idée de réintégrer le fuseau-horaire des Maritimes, abandonné il y a quelques décennies, revient régulièrement hanter les esprits. «Le plus gros handicap de la Gaspésie, c’est d’appartenir au Québec !», lançait, cinglant, il n’y a pas si longtemps, Gaston Langlais, membre du Regroupement des Patriotes gaspésiens. «Notre économie est d’abord maritime, et semblable à celle des provinces atlantiques.»

Bien sûr, tous les Gaspésiens ne pensent pas comme M. Langlais. «C’est vrai, dit Jules Bélanger, que revenir à l’heure du soleil serait plus commode pour nos agriculteurs. Et plus normal pour nos enfants qui rentrent de l’école dans la nuit noire.

Mais nous nous couperions de trois heures par jour de commerce et de liens avec le reste du Québec. La cassure avec le Québec central serait plus profonde encore. Et grave sur le plan symbolique.»

C’est du fond de son isolement magnifique que la Gaspésie, lentement mais sûrement, trace ses nouveaux chemins depuis quelques années, et se donne une nouvelle vocation. Dégoûtée par les promesses de Québec et d’Ottawa et par le discours jovialiste des politiciens, la Gaspésie s’attelle à des projets modestes mais multipliés, partout sur son territoire.

On mène depuis trois ans une expérience singulière dans l’Estran, cette partie de la côte qui s’étend de Manche-d’Épée à Saint-Yvon et chevauche deux MRC parmi les plus pauvres du Québec. Connu sous le nom d’Agenda 21 et parrainé par l’Université Laval, ce projet tente d’imaginer, avec un certain nombre de gens du milieu, ce qui pourrait devenir le premier «parc naturel habité» du Québec. Un peu sur le mode des parcs naturels régionaux en France, ceux du Lubéron ou des Cévennes par exemple.

Jean-Claude Côté, ancien maire de Grande-Vallée, oeuvre à Agenda 21 depuis le début. «Il s’agirait de créer une aire protégée, où les gens continueraient d’habiter bien sûr, mais en tenant compte de préoccupations écologiques et de préservation de la biodiversité. C’en serait fini du développement anarchique du paysage, où tout un chacun y va à la petite semaine. Par exemple, on ne pourrait plus déboiser comme on veut. Bref, on n’aurait plus la liberté de massacrer.» Du même souffle il ajoute : «Mais il va falloir convaincre les gens !» En effet. Le mot «parc» fait peur aux Gaspésiens et rappelle la blessure encore ouverte des expropriations sauvages qui ont eu lieu dans les années 70 pour créer le Parc national de Forillon. Les Gaspésiens ne s’en sont jamais vraiment remis.

«Et nous sommes contre les éoliennes, poursuit M. Côté, en tout cas sur notre littoral.» Véritable hérésie qu’une telle affirmation en Gaspésie, où les bien-pensants de tous poils ne jurent que par l’éolienne pour extirper la région du marasme. «Pour des raisons esthétiques. Nous croyons que la beauté des paysages est notre première ressource, et elle doit être préservée à tout prix.» Ici, Jules Bélanger n’est absolument pas d’accord : «Il faut accepter que les impératifs écologiques puissent entraîner certains inconvénients. Il faut bien commencer quelque part pour sauver la planète ! Les éoliennes restent une bonne idée et constituent un formidable projet économique pour la Gaspésie.»

Les débats qui agitent ce coin de pays sont les mêmes que ceux qui agitent l’ensemble de notre monde. Mais dans ce microcosme de 85 000 habitants, on discerne mieux les forces qui s’affrontent : d’un côté, les tenants de jobs à tout prix; de l’autre, les tenants d’une nouvelle écologie d’existence. C’est, par exemple, la lutte perdue de citoyens de Bonaventure pour empêcher un garage GM de s’installer sur le barachois blond de sable et de crinières d’enfants de l’endroit. Mais c’est la lutte gagnée par d’autres citoyens, ceux de Gaspé, pour empêcher Canadian Tire de s’installer sur une rive de la York que surplombe la ville de Gaspé.

La Gaspésie change, s’adapte. À l’image de ses petits ports de pêche, désaffectés depuis le moratoire sur la morue, qui deviennent progressivement de charmantes marinas recroquevillées sous les caps, où défilent longs kayaks et voiliers tintinnabulant au vent du soir.

Ces marinas drainent une toute nouvelle faune humaine, qui souhaite désormais du bon café et des produits frais du terroir plutôt que des hot dogs et des poutines. Et souhaite des sentiers pour marcher, des haltes pour observer, des bords de mer nettoyés et accessibles, des barachois nus pour se perdre. Parmi cette nouvelle faune, beaucoup de Gaspésiens à la retraite qui reviennent chez eux, après 20 ou 30 ans passés à Montréal ou à Québec.

La Gaspésie change; elle est en train d’abandonner la vision un peu victime qu’elle a d’elle-même. Et est consciente d’être appelée, comme la plupart des régions québécoises dites «éloignées», à un nouveau destin.

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